| A Mme veuve Harlé, yachtwoman |
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J'avais été sollicité par mon amie Sophie Picon, directrice des Editions du Télégramme, pour préfacer un ouvrage consacré à l'architecte naval Philippe Harlé, architecte plus que fertile, et révolutionnaire. J'ai rendu ma copie, l'éditeur et l'auteur en étaient fort satisfaits. Mais la veuve de Philippe Harlé a exigé son retrait à cause de ce que je disais, in fine, des "yachtmen". La chose est pourtant patente. Voici le texte incrminé, je vous laisse juges. Cent ans de gratitude Voilà un homme que je n’ai jamais rencontré et que je connais bien. Nous avons passé des mois, des années ensemble. Nous avons des dizaines de fois traversé la Manche, exploré la mer d’Irlande, descendu le golfe de Gascogne, jeté un œil du côté de la Méditerranée ou des Antilles. Parce qu’il avait signé notre bateau et que cette signature nous importait. Non pour la griffe, la marque, le commerce, la gloriole, le snobisme. Pas une once de bling bling là-dedans. Non, la signature de Philippe Harlé nous importait parce que nous avions confiance dans le bateau qu’il avait conçu, notre bateau. Qu’est-ce que cela veut dire, confiance ? Cela signifie que les compromis que nous passons avec la mer sont clairement définis, et qu’ensuite, si notre calcul s’avère faux, nous n’aurons plus qu’à nous en prendre à nous-mêmes. Le bateau, souvent, tient mieux, résiste mieux que les hommes. Les bateaux de Philippe Harlé, sur ce terrain, étaient et restent exceptionnels. Sûrs, maniables, rapides, malins. Je me frotte les yeux, j’ai l’impression que mon existence maritime défile en accéléré. Bon sang !, le Kelt 620, c’était lui. Et le Brin de folie. Et le Tequila en bois moulé. Et le Feeling 950. Ceux-là ne furent pas mes bateaux. Mais, la première fois que je suis parti « loin » (on est toujours loin en mer, ça dépend de quoi…), c’était sur un Muscadet. La première fois que je suis parti « très loin », c’était en Armagnac. La première fois qu’avec une bande de pirates, j’ai loué un bateau, c’était un Aquila (inoubliable furie de vent, 60 nœuds, pas longtemps mais portant à la côte). La première fois qu’avec un ami, j’ai acheté un croiseur, ce fut Rosebud (hommage à Orson Welles, et garantie d’accueil dans les ports britanniques). Rosebud était – est encore, j’imagine – un Fantasia. Un petit bateau mais incroyablement bien pensé, grande table à cartes, cabine arrière, barre franche. Très vif, très ardent, très marin. Avec lui, nous sommes partis pour des semaines, vers la Cornouaille, l’Ile de Wight, la Galice. A quatre ou cinq, quelquefois – on se serait cru aux Glénans de la haute époque. Nous l’avions voulu dériveur pour nous faufiler dans les trous confidentiels, dans les replis de la côte, quitte à perdre un peu de cap au vent serré. Et nous l’avons aimé d’amour. Les plans Harlé, d’ailleurs, c’était une famille. Quand, aux Scilly, on se retrouvait près d’un Romanée, le vin blanc s’offrait de lui-même à la santé du maître. C’est bien simple. Lorsque nous avons décidé de nous agrandir, de rechercher quelque chose de plus cossu, de plus vaste, nous avons obstinément réclamé un bateau qui ressemblait d’aussi près que possible au précédent. Et quand une revue m’a offert de concevoir mon voilier idéal avec un architecte – sans considération d’argent, juste pour le plaisir –, j’ai dit que je voulais ceci, que je voulais cela, et, en fin de compte, le bateau de mes rêves, c’était, à quelques bricoles près, mon bateau, mon propre bateau… Harlé, c’était la complicité avec de nombreux chantiers inventifs, d’Aubin à Garcia, de Mallard à Jeanneau. C’était le choix raisonné de matériaux multiples, contreplaqué marin, bois moulé, plastique, alu. C’était la parfaite démonstration que, dans notre pays où il faut passer un examen pour conduire une mobylette, l’exception des architectes navals est à cultiver : ils se passent de diplôme, ils se rangent à l’avis des marins selon lesquels la bonne manœuvre est la manœuvre qui réussit. Et puis il y a autre chose, une autre révolution, sociale celle-là. Qu’on le veuille ou non, Harlé (avec ses pairs, Herbulot, Mauric) a eu la peau des yachtmen. Quand j’étais gosse, les seuls voileux de plaisance étaient les bourgeois (et plus) du secteur. Ils possédaient des coques d’acajou. Ils se retrouvaient entre eux, parlaient une langue à eux seuls réservée, fréquentaient leurs clubs privés, régataient entre gens convenus et convenables, affectaient un dandysme de bon aloi, et buvaient un whisky de dix ans et plus. La mer était leur chasse gardée.
L’arrivée de la
caravelle, du vaurien, du muscadet, du sangria, l’arrivée des coques en
contreplaqué et des moules de polyester a bousculé tout cela. D’un coup, au
mitan des années 60, les yachtmen ont compris qu’ils étaient cuits, les courses
transocéaniques ont passionné les foules, la porte du large s’est ouverte à
tous – ou presque. Cela nous vaut quelques parkings entassés. Mais cela nous
vaut, surtout, la conviction que la mer est à tout le monde, que la plaisance
est un plaisir, et que ce dernier gagne à être partagé.
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