Amateurs s’abstenir
Sommes-nous déjà en
2012 ? Bien sûr, évidemment, ça tombe sous le sens, puisque, tous les
matins, tous les soirs, et tout le temps qui sépare les matin des soirs, on
nous serine que nous sommes en 2012. Du moins, à l’heure de 2012. Ceux qui
auraient un léger doute corrigeront d’eux-mêmes : si nous ne sommes pas en
2012, nous sommes dans le tempo de 2012, les yeux rivés sur 2012, sur l’enjeu
suprême de 2012, le choc de titans de 2012. Tous les commentaires, fussent-ils
divergents, convergent vers 2012. Vers l’absolu.
Qu’est-ce qui les meut,
ceux qui se préparent à courir, ceux qui piaffent dans la coulisse, ceux qui
feignent d’hésiter, de se tâter, d’attendre un signe du destin, avant
d’annoncer gravement la résolution qu’ils ont prise, du moins la résolution de
l’annoncer, car ils l’avaient prise depuis longtemps ?
Est-ce la foudre
céleste ? La conviction d’avoir été choisi, d’avoir reçu la visite de
l’ange, d’avoir frôlé le doigt de Dieu ? La conviction de porter en soi
l’effrayant fardeau d’éclairer les hommes ?
Est-ce la séduction des
C6 avec chauffeur, le vertige d’entrer dans un monde virtuel, l’envie d’appeler
Obama au téléphone, le désir d’habiter un palais, de posséder un avion privé, d’avoir
des centaines de gens à son service, des milliers à sa botte, des centaines de
milliers à ses ordres, des millions à ses pieds ?
Est-ce l’appel des
caméras, des plateaux, des sunlights ? Est-ce la multitude des flashes qui
explosent à la même seconde, et l’ivresse d’être l’unique objet de cette explosion ?
Est-ce le délicieux et terrifiant frisson de voir chacune de ses phrases
commentées, soumises à la glose tatillonne des experts politiques, des experts
économiques, des experts en politique étrangère, des experts ès opinion ?
Un peu de tout cela,
probablement. La sensation, la certitude d’être passé de l’autre côté, d’être
homme ou femme d’exception.
François Mitterrand, si
je ne me trompe, avait eu cette phrase opportune : « L’élection
présidentielle n’est pas un radio-crochet. » Vous savez, les émissions
populaires d’autrefois où chacun prenait le micro, poussait sa romance, et puis
s’en allait. Il visait, sans aucun doute, Marcel Barbu en 1965, Louis Ducatel
en 1969, Émile Muller en 1974, Jacques Cheminade en 1995 – candidats illustres
l’espace d’un instant qui ont brillamment démontré leur inaptitude à devenir homme
d’exception.
Moi, je serais Nicolas
Hulot, je m’interrogerais. Tant qu’il est encore temps.
Le Télégramme, avril 2011
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