Apocalypse now Version imprimable Suggérer par mail

Les mânes de Geronimo

Ben Laden est mort, avec ou sans cadavre. Et je ne le pleurerai pas, même si ce genre de dénouement ne m’incite guère à pousser des cris de joie ni à brandir des drapeaux. L’hystérie vengeresse n’est pas digne de la démocratie, les procès d’Eichmann ou de Barbie nous le rappellent fort justement. La faute de Ben Laden ne fut pas de contester l’Amérique, ni même de la combattre. La faute de Ben Laden fut de tuer des gens parce qu’ils étaient ce qu’ils étaient – infidèles, américains, otages occidentaux, victimes de passage –, et que ce crime-là ne connaît aucune, absolument aucune justification.

Il est donc parfaitement compréhensible que les autorités américaines aient planifié, à son encontre, une opération commando. Et parfaitement incompréhensible qu’elles aient donné, à cette opération, le nom de code « Geronimo ».

Vous savez qui c’est, Geronimo ? Vous savez pourquoi il porte ce nom alors qu’il s’appelait, à sa naissance, Go Khla Yeh ? Né en 1829 au Mexique, c’était un indien apache doué de grands pouvoirs chamaniques. En 1858, après que les blancs eurent massacré sa mère, sa femme et ses trois enfants, il entama une guerre de guérilla et s’y révéla plus que talentueux – vengeant sa famille le jour de la saint Jérôme, d’où son surnom. Toute sa longue vie, il fut, pour les Mexicains et les Américains, un adversaire brillant, obstiné, redoutable. Il finit par se rendre et par maudire cette reddition – on avait mobilisé contre lui et ses hommes 5000 soldats, au bas mot. Il se battait avec loyauté, avec intelligence, pour défendre le droit légitime des Indiens de vivre chez eux.

Il faut vraiment toute la stupidité, toute l’inculture, tout l’ethnocentrisme, tout le racisme de la machine yankee pour baptiser ainsi un raid anti-terroriste. Je sais que, dans les services spéciaux et dans l’armée américaine, l’usage, en la matière, est à la fantaisie. On avait le choix : Over the rainbow, Apocalypse now, Bullit, Terminator, Dragonball, Into the wild – rien qu’au filon Hollywood, l’abondance était garantie.

Mais non, ils ont choisi « Geronimo ». Une faute de com, disent maints journalistes. Comment a-t-on pu transformer un triomphe militaire, qui ramène 11 points de popularité au président, en désastre de communication ! Une faute de com, vraiment ? Ce n’est pas du tout l’avis des ultimes rescapé des communautés indiennes. Cette faute de com, disent-ils, est une faute de goût, d’humanité, de cœur.
Le Télégramme, mai 2011

 
< Précédent   Suivant >

Connection / Google / Facebook / Plan du site / Statistiques

WebDesign & développement : Infalsifiable.com