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Cœur de zoulou
Le grand enseignement de la
coupe du monde, assurément, c’est l’irruption de la vuvuzela. Ou vouvouzela. Ou
encore lepata, en setswana. En tout cas de cette trompe, longue d’environ 70
cm, propre à l’univers musical zoulou (il existe des orchestres de vuvuzelas,
jusqu’à soixante, par sous-groupes de dix), originellement en étain, et dont la
fondamentale est un si bémol.
Au départ, ce ne fut
qu’un bourdonnement effarant qui heurta nos oreilles occidentales (et quelques
autres, moins promptes à l’ethnocentrisme colonialiste). En ce temps-là, nous
voulions que ça s’arrête séance tenante, nous voulions que le spectacle soit
exempt de semblable pollution, nous pensions qu’un match, un vrai, n’est
ponctué que par les vociférations des supporters. C’est d’ailleurs ce que la
FIFA, dès 2008, tenta d’imposer à la SAFA (la fédération sud-africaine), mais
cette dernière tint bon, arguant que la vuvuzela était une tradition chère aux
fans des deux clubs de Soweto, les Kaiser chiefs et les Orlondo pirates.
Merci. Merci à eux. Et
honte sur Canal + qui filtra les sons importuns. Car le chœur des vuvuzelas,
aujourd’hui, est devenu l’accompagnement indispensable du beau jeu, de ses
ruses, de ses stratégies, et de ses plantages. Je le dis tout net : un
football sans vuvuzela m’apparaît désormais comme une sorte de régime sans sel,
de pain sans levain, de fromage sans vin. De Mediapart sans scoop.
J’en veux pour preuve le
moment le plus terrible de ces journées, le moment où Asamoah Gyan, pour l’équipe
du Ghana, s’en vint tirer le penalty (légitime) susceptible d’expédier
l’Uruguay ad patres. Les vuvuzelas accompagnèrent chacun de ses pas, enflèrent
de façon prophétique tandis qu’il s’installait. Il faut n’avoir rien compris à
la science footballistique pour s’apitoyer sur la solitude du gardien à
l’instant du penalty. Il est excusé d’avance, le gardien. C’est le tireur qui
est seul. Gyan était seul.
Les vuvuzelas retinrent
leur souffle et Gyan expédia le ballon sur la barre. C’est un excellent joueur,
Gyan, un quasi Breton qui a treize buts à son compte pour l’équipe de Rennes.
Mais voilà, sentir toute l’Afrique derrière son dos, ça pèse. Et les vuvuzelas
sanglotèrent à pleins poumons, hurlèrent leur déception, leur frustration. Pas
contre le joueur, contre le sort.
Irremplaçable. Gageons
qu’une haie de vuvuzelas escortera, au bord du tapis rouge, la dernière sortie
d’Eric Woerth.
Le Télégramme, juillet 2010
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