L’ennemi intime

Aimer la mer, ça paraît une évidence. C’est joli, la mer, non? Pour qui navique, c’est pourtant plus compliqué. Car elle est méchante, la mer, pas jolie du tout, froide, meutrière. Eh oui, aimer la mer, c’est aimer l’ennemi. 
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Demandez aux marins, aux marins bretons du moins, s’ils se baignent parfois au large, s’ils mettent en panne leur navire et s’offrent une séance de thalassothérapie gratuite et inopinée. Au mieux, ils souriront ; au pire, ils s’esclafferont ou grinceront. On n’est pas aux Caraïbes, ici, on ne se balade pas sur un catamaran douillet, avec roof panoramique, langouste à volonté et brise tiède nocturne. La mer, ici, on bourre dedans, on essaie de la déchirer, d’y creuser une entaille provisoire. Sans illusion. La « route », sur cette mer-là, part toujours à l’oblique, est fatalement la résultante de forces multiples et chafouines.

S’ils ne se baignent guère, les marins bretons, sauf quand ils sont « à terre », en compagnie des gosses, délestés de leur fardeau – vagues incohérentes et courants traversiers -, ce n’est nullement affaire de température. Elle est fraîche, la flotte, bien entendu. Là n’est pourtant point la question. L’eau, quand on navigue, on s’appuie certes sur elle, on illustre le principe d’Archimède mille après mille. Pour autant, on ne lui cède rien, on n’ajoute pas un pouce de compromission au compromis inéluctable. On la griffe, on glisse à sa surface, on se laisse rouler par elle dans tous les sens du terme, on s’en accommode humblement, on la sait capable de tout, et, pour cette raison même, on se tient hors d’elle, autant que possible, on est assez chaviré, brouetté, trahi, déporté pour ne pas rechercher le contact insouciant, l’immersion ludique.

L’océan n’est pas une piscine géante. C’est un gouffre, plein de fauves et de proies, d’abysses et d’horreurs, d’or et d’ordure, c’est un ébranlement pharamineux, une lame de fond ininterrompue. Berceau de la vie, peut-être. Mais rien d’un utérus maternel, tendre liquide amniotique où l’on viendrait se lover, se blottir. Peut-être de fumants psychanalystes viennois ont-ils conçu pareille métaphore, l’appel de la mer jouant sur les mots, et la douceur matricielle nourrissant l’espèce de vertige qui saisit, dans la houle et la nuit, l’homme de quart. Comme si la mélodie des sirènes tombait des lèvres de Charles Trénet… Ils habitaient trop loin du rivage, les psychanalystes viennois tentés par d’aussi lénifiantes figures. Ils oubliaient que les premiers navigateurs, ceux qui franchirent les colonnes d’Hercule vers les Iles Fortunées sur des barques d’alfa voilées de papyrus, balançaient amphore sur amphore dans les flots pour apaiser les monstres du dessous, et peignaient, à la proue de leurs embarcations, des yeux magiques propres à dissuader les occupants abominables de ce qu’Homère baptisait l’eau « vineuse », poisseuse et sombre.

Aux yeux de tout marin, amateur ou professionnel, qui ne se contente pas de frimer à quai ou rivé01_la_tempte_artwork au ponton, la mer, c’est avant tout l’ennemi. Pas un honnête ennemi paré de galons et coiffé d’un képi, signataire de la convention de Genève et respectueux des lois de la guerre. Non : un ennemi hirsute, débraillé, ne renonçant à aucune arme, à aucun traquenard. Beau, qui plus est, beau comme l’ange rebelle, susceptible de sourire, de murmurer ou de bercer, susceptible de glisser de la lumière ou de la splendeur dans ses tumultes, et de vous emporter, au propre et au figuré. Mais un ennemi de chaque jour, patient, en embuscade.

Vivre, c’est survivre. A terre, on essaie de ne pas y penser, d’enfouir la menace et la fatalité sous une couche de scientisme machinal, d’optimisme de commande. La mort, on la cache, on la planque, on lui réserve des immeubles fonctionnels, des salles aseptisées, on l’escamote dans des automobiles blanches, on l’expédie sous des gerbes fleuries. Lorsqu’elle frappe sans s’annoncer, on parle d’accident. En mer, la mort, c’est la rançon d’une glissade, d’un engourdissement, d’une légère erreur d’appréciation, d’une précaution négligée. D’un faux mouvement. On n’est pas condamné à mort, en mer, il est même permis d’y mener bonne, joyeuse et longue vie. Mais nul n’ignore, en mer, que cette vie est précaire et négociée. Les terriens se donnent beaucoup de mal pour oublier ou feindre d’oublier qu’ils sont mortels. Les marins, eux, comme les montagnards, comme les hommes du désert, comme les exclus de la vie urbaine – ceux qui campent et décampent, l’hiver, dans des cabanes en carton -, ne peuvent ignorer qu’ils se maintiennent en vie. Non qu’ils possèdent je ne sais quel outil philosophique supérieur. Les choses sont plus prosaïques : leur science n’est qu’expérience, laquelle induit une bonne part d’anticipation.

Joseph Conrad, qui connaissait le sujet, s’avouait très soulagé et un brin étonné d’achever son existence maritime « sans avoir jamais vu passer par-dessus bord cet immense échafaudage de baguettes, de toiles d’araignées et de fils de la Vierge ». Autrement dit, de s’être faufilé entre les gouttes sans démâter, sans partir sur un coup de lame. Propos de survivant aguerri, encore frissonnant.

Tout est là. Il est deux sortes de peur. La trouille passive, la crainte qu’une tuile, par hasard, ne se détache d’un toit et ne tombe, par le même hasard, sur la tête du passant – bref, la trouille, au passage, que ce passant malheureux ne soit autre que soi-même. Et puis une peur dynamique, une peur qui se transforme en art, l’art de vivre aux aguets, de lire le danger à livre ouvert, de flairer le trou, l’écueil, la marmite, l’art de repérer le nuage menaçant, la saute de vent prémonitoire. La connaissance fine des renverses, du flot et du jusant, des renvois de côte – la remontée brutale des fonds qui contraint la vague à se replier sur elle-même et à gonfler démesurément. Un bon marin est un homme dont l’esprit est habité de peurs innombrables, méthodiques et graduées. Celui qui n’a pas peur en mer n’est pas un marin, celui qui joue les bravaches n’est pas un marin, celui qui a peur de tout et de rien ne l’est pas non plus. L’ennemi, il ne suffit pas de le situer sur la carte, de posséder les plans de ses forteresses et la disposition de ses troupes. L’ennemi, quand on navigue, il faut le transformer en compagnon, en hôte, en camarade, en invité de marque, en maître instructeur et parfois même en allié. Il faut pouvoir compter sur lui.

Tu aimeras ton ennemi comme toi-même. Tel est le premier commandement du marin. Et, particulièrement, celui du marin engagé dans la lutte pour la protection du littoral, du marin qui affronte l’océan au service de l’océan. Sur l’Abeille Flandre, on est paré à rencontrer toutes les mers, tous les temps, tout le temps. Paradoxe du paradoxe, on est donc prêt à se battre pour sauver l’ennemi. De la souillure, de la profanation, de la désinvolture. Et au prix fort. Les creux de large_tempete-1024x768_1119b8quinze mètres, ça existe, ça n’est pas une invention lyrique de Joseph Conrad qui n’abusait guère du genre. La vague bronze et verte se cambre, libère à sa crête une couronne d’écume opaline. Puis elle prend la pose, paraît s’immobiliser, gardant en équilibre, très haut juché, ce chaos suspendu. Et tout soudain, elle le libère, elle le propulse, demeurant en retrait tandis que le bélier cristallin roule, dévale son flanc. Au pied de la pente, on encaisse comme un boxeur sonné. On s’imagine que le plus dur est passé. Mais alors, alors seulement, la vague s’effondre sur elle même comme si la nuée se décrochait, comme si les « eaux supérieures » dont la Bible menace Noé avaient rompu la voûte céleste. Et ça recommence.

Beaucoup tiennent, sur la Nature avec majuscule, un discours assez niais, partial et partiel. La nature, avec ou sans majuscule, c’est le coucher du soleil rouge sur le pont du Golden Gate à San Francisco, les millions de macareux nichés dans les trous d’Islande, le goût subtil de l’ormeau convenablement battu, le carmin des érables à l’automne, ou le bruit de la neige neuve sous les premiers pas. Là-dessus, nulle objection. Mais la nature, c’est aussi le virus du sida, les cyclones assassins, la tumeur maligne, les cendres de Pompéi et les enfants morts nés.

Tenir la nature pour ontologiquement bonne, et gager que les humains n’ont su que l’avilir est une fable réactionnaire. Ils sont capables de tout, les humains : d’admirer le désert et de désertifier les cultures, d’inventer le pont des soupirs et d’oublier que c’était une prison. Ils sont capables de goulags et de sonates, de ferveur et d’exaction. Mais la nature leur a donné l’exemple, toute en déviances, à-coups, catastrophes, malédictions et tsunamis. La transformer en déesse aimable est aussi naïf qu’embouquer le Fromveur, entre Ouessant et Molène, sans carte et sans table des marées.

Le geste du sauveteur est plus ambigu qu’il n’y paraît. Se porter au secours d’hommes en détresse, fort bien. Nul, qu’il appartienne à l’Abeille ou à la SNSM, ne discute l’appareillage. Encore aimerait-on, chez les sauveteurs, que cette détresse ne soit pas le produit de l’horreur économique, de la méconnaissance maritime – convoyeurs de plaisance qui s’abîment sur la chaussée de Sein quand toutes les stations météorologiques ont seriné le danger à venir -, ou imprudence routinière : il serait temps, disent les patrons des canots, que les pêcheurs s’interrogent collectivement sur les accidents en chaîne qu’accumule la profession, alors même que cette profession rassemble les meilleurs praticiens de la mer. On grogne, mais on engage sa peau. « Les marins s’en vont sauver des marins dans les coins qu’ils connaissent » explique, d’une belle formule, un responsable SNSM. Point à la ligne.

Mais engage-t-on sa peau pour du pétrole, pour des conteneurs égarés, pour du styrène ? Aucubourbon_plume_plissonn contrat ne stipule ni ne justifie pareil engagement. Ce n’est plus un boulot, une prouesse technique, un défi viril, une prime escomptée, une gloire médiatique, éphémère comme toutes les gloires médiatiques, qui peuvent justifier semblable prise de risque. C’est, au bout du compte, l’amour de l’ennemi. Non pas l’espoir de le battre à plate couture, de le tenir au bout d’une pique tel Saint Georges, à cheval, éradiquant le dragon – aucun marin n’a jamais rêvé, sauf dans les chants ou les poèmes, de calmer la mer, de la mettre en bouteille, de la transformer en flaque inoffensive, d’enfermer les vents dans une outre. C’est, à l’inverse, le désir de sauvegarder l’adversaire, de lui restituer toute sa force, toute sa sauvagerie, qui est le moteur d’une telle démarche. Le comble du respect.

Étonnez-vous, après cela, que les marins rechignent à faire trempette. Ils savent, eux, combien l’océan est impur.

Ceux d’en haut, une saison chez les décideurs

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C’est un livre sur le pouvoir, sur ceux qui exercent un pouvoir. Pas un pouvoir institutionnel, ni délégué, ni indirect : le pouvoir concret de gens qui commandent aux autres et qui doivent rendre des comptes sur ce commandement. Autrement dit, les décideurs, et, notamment, les patrons, les grands.

Hervé Hamon les a rencontrés, patrons du CAC 40 ou patrons du secteur public, banquiers ou entrepreneurs. A tous, il a demandé si leur pouvoir est réel, s’il est légitime, ce qui les fait jouir, ce qui les inquiète, comment ils gèrent leur personnel, ce qu’ils font de leur argent, quel rapports ils entretiennent avec les gouvernants, avec les médias.

Et , comme le pouvoir économique et le pouvoir politique s’interpénètrent – via les grandes écoles et les grands corps -, comme le pouvoir est terriblement endogame, l’auteur s’est ensuite tourné vers d’autres décideurs, des maires de grandes villes, des Premiers ministres.

De Franck Riboud à Jean-Lous Beffa, de Louis Gallois à Alain Juppé, de Bernard Kouchner à Michel Rocard, de Nicole Notat à Bertrand Delanoë ou Matthieu Pigasse, voici leurs réponses, leurs justifications, leurs codes.

Un livre qui tombe pile, dont l’humour est le fil conducteur.

 

Aux éditions du Seuil, Paris.

Pour l’amour du capitaine

003386173C’est un roman d’aventures, un vrai.
Avec des traîtres et des amoureuses, des escrocs et des cœurs purs, un philosophe et un graisseur, des spéculateurs et des syndicalistes, un grand lecteur d’Homère, une femme si belle qu’on en mourrait, des morts dont on se demande s’ils ne seraient pas vivants, sans compter un théologien libertin, un astrophysicien mené par la passion, des vieilles dames plus ou moins convenables, et quelques joueurs de roulette – pas avant minuit, toutefois.
Avec, surtout, le valeureux capitaine Shrimp ainsi que la suave Pamela qui l’adore, sans oublier Be-bop, son chef mécanicien, non moins courageux mais dont le langage est imprévisible.
Vous l’aurez compris, c’est un livre qui raconte des histoires. Des vraies, comme dans les romans. Et c’est l’histoire d’un paquebot, un vieux paquebot relooké, qui emmène ses passagers au large des côtes du Chili pour leur vanter la Nature, la Nature en danger.
Mais, vous l’aurez aussi compris, ce n’est là qu’un prétexte. Et la Nature va se venger. Ce en quoi elle aura mille fois raison.

Hervé Hamon est un écrivain farouchement éclectique, auteur de grandes enquêtes (Génération, Tant qu’il y aura des élèves), d’essais littéraires (Besoin de mer, Le Vent du plaisir), de reportages (L’Abeille d’Ouessant), mais aussi de livres de fiction et de nouvelles. Son premier roman d’aventures, Paquebot (Point Seuil), fut unanimement salué par la critique en 2007.

Je n’ai pas choisi la mer

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Les écrivains de marine, c’est un club limité à vingt membres. On y porte le grade tout honoraire de capitaine de frégate (moi qui ai été réformé pour folie et gauchisme, j’apprécie le chemin parcouru), et on est invité à naviguer sur tous les « bateaux gris », sur tous les océans, ce qui est un formidable privilège. Le chef d’état major de la marine, l’amiral Oudot de Dainville, m’a dit, le jour de mon intronisation: « Ne vous inquiétez pas, vous ne donnerez des ordres à personne, et vous n’en recevrez de personne. » Tout de suite, ça m’a plu.

Je n’ai pas choisi la mer et elle ne m’a pas choisi, le hasard qui m’a frappé n’a rien d’un privilège. Elle m’a inondé sans que j’aie manifesté talent ni mérite. J’« ai » la mer, moi qui suis mécréant, comme certains amis religieux me déclarent « avoir » la foi : par foudre innocente, étrangère à la raison ou au calcul. Je ne suis, du reste, nullement prosélyte et n’ai, dans cet écrit, d’autre intérêt que d’approcher avec des mots un élément excentrique – pareil discours est nécessairement une fiction -, et de proposer cette tentative à qui veut, cap-hornier ou paysan, peu m’importe. Denis Roche, qui ne prise guère le varech, m’a dit pour m’encourager : « Je n’aime passur_rosebud_light la mer, mais je suis heureux qu’elle existe… » La formule me convient, je ne serai pas moins tolérant que lui. Ajouterai-je que l’océan, pour l’essentiel, me reste à découvrir : j’en ai parcouru quelques bras, mais assidûment, juste assez, peut-être, pour envisager ce que j’ignore.

Extrait de Besoin de mer, Éditions du Seuil, 1997.

Pourquoi prendre l’ascenseur ?

Le pouvoir, je ne l’ai jamais voulu, il ne m’a jamais fasciné. Tout au long de ma vie, je l’ai contourné de mon mieux, préférant l’influence à la domination.

Alors, pourquoi un livre sur les gens de pouvoir, sur les décideurs? Pourquoi prendre si_jtais_richel’ascenseur jusqu’au sommet?

D’abord, parce que je suis un curieux professionnel. Hier, alors que je n’ai jamais voulu être

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médecin (et que je n’avais guère l’intention, même très secrète, d’être malade), j’ai passé deux ans à observer les cliniciens travaillant à l’hôpital – salle d’opération durant trois mois, SAMU, service de réanimation, etc. Parce que je voulais approcher la réalité de la mort. Eh bien, avec « Ceux d’en haut », j’ai voulu approcher la réalité du commandement, de la décision, de la richesse, de la compétition, de la solitude, exactement dans le même état d’esprit. Je ne voulais pas observer mes interlocuteurs, je ne voulais pas en faire la sociologie : je voulais entendre de leur bouche ce qu’ils estimaient être de leur pouvoir, et la manière dont ils légitimaient ce dernier.
expansion Ensuite, j’en avais marre des discours à la Mélenchon, des discours tout prêts, tout cuits, où l’affaire est bordée sans examen, où l’on connaît la réponse avant d’avoir posé la question. Je suis assurément un homme de gauche, partisan du partage, de la répartition, de la protection sociale, du rôle régulateur de l’Etat et de l’initiative des acteurs sociaux. Mais justement, les slogans à l’emporte-pièce, ça commence à bien faire, ça suffit. En période de crise aigüe, de doute et de souffrance, ce n’est pas de mots d’ordre dont nous avons besoin, c’est de réflexion et de projet. Les dirigeants ne forment pas un tout homogène, ils ne parlent pas d’une seule voix, ils n’expriment pas les mêmes intérêts – même s’ils ont leurs actionnaires sur le dos. Et leurs marges de manœuvre méritent d’être appréciées. Voilà ce que je suis allé chercher.

Je ne me suis pas porté vers les gestionnaires américains de fonds de pension cyniques, ni edfvers Mittal. J’ai cherché des interlocuteurs intelligents qui se posent des questions (assurément, ce n’est pas représentatif de la totalité du milieu, mais c’est autrement stimulant). Pour ce faire, j’ai systématiquement et patiemment contourné les services de presse ou de communication. Je souhaitais des conversations longues et personnelles. Ce qu’elle m’ont enseigné, c’est que le formatage d’origine (les grandes écoles), la confusion fréquente entre carrières politiques et métiers industriels, n’interdisent pas des opinions différentes voire divergentes sur le social, l’Europe, la mondialisation.

Au cours de ce voyage, j’ai été choqué, violemment, par l’argent mesure de toutes choses, par une perception du réel atrophiée – les grands patrons de multinationales disent à la fois qu’ils sont dans le réel, qu’ils incarnent la réalité, qu’ils en possèdent quasiment l’exclusivité, et qu’ils évoluent dans une bulle, dans un univers où les bruits de la vie sont amortis et différés. J’ai été intéressé par ceux d’entre eux qui parlent d’une « empreinte sociale » de l’entreprise, comptable des gens qu’elle emploie, de la société qu’elle modifie, de l’écologie qu’elle transforme. Nous sommes loin, alors, des grands marques qui s’abritent derrière les sous-traitants pour exploiter les ateliers de Dacca.

In fine, ce sur quoi je m’interroge, c’est sur la nature de l’actionnariat. Que les actionnaires qui investissent attendent un retour sur investissement, soit. Mais 1/ nous ne sommes plus dans la folie de Reagan-Thatcher, dans la quête effrénée des dividendes à deux chiffres, et 2/ l’actionnaire, selon moi, n’est qu’une partie prenante dans la vie de l’entreprise, à côté d’autres : le salariat, les fournisseurs, les clients, les sous-traitants. Réduire dollarsl’entreprise aux porteurs de parts, de capital, est une aberration dont nous avons mesuré les conséquences.

Techniquement, j’ai voulu que ce livre fût exempt de guillemets, que le « copier-coller » en fût absent. J’ai voulu intégrer la parole de Ceux d’en haut au mouvement de mon écriture. De plus en plus, j’aime les livres (romans ou essais) qui laissent au lecteur la liberté de penser, de juger, de conclure. Je me méfie des essayistes qui, tels Alain Minc ou Jacques Attali, expliquent tout sur tout, veulent avoir le dernier mot, boucler le dossier en étant plus brillant que l’humanité entière…

Et, après ça, j’ai repris l’ascenseur. Vers le bas. D’où je suis, où je suis, et que j’aime.

J’écris parce que ça me fait jouir

mm_19Les écrivains, d’ordinaire, ne parlent guère de leur travail. Ils parlent d’esthétique, ils évoquent les influences reçues, leurs sources d’inspiration. Mais ils répugnent à se présenter comme des producteurs, des travailleurs. Nous gardons, en France, une image très XIXè Siècle de l’artiste éthéré que les contingences de la vie n’atteignent pas (bien que la rançon du génie soit l’alcool, la tuberculose, le suicide ou la dèche). J’ai essayé, dans Le Vent du plaisir, de rompre ce silence pour ce qui me concerne et d’exposer comment « ça se passe », tout prosaïquement.

Du terrassement, ou de l’arrachage des mauvaises herbes, l’écriture présente, au premier regard, le caractère fastidieux, répétitif, buté, suprêmement monotone. Ça recommence, indéfiniment. Pire : tu es fort en peine d’évaluer le chemin parcouru. Un texte, ce n’est pas un puzzle dont trois mille deux cent quatorze pièces, sur douze mille, on été assemblées, offrant une première image, fragmentaire mais immédiatement déchiffrable. Ce n’est pas une tapisserie au petit point, dont l’avancement est d’une lenteur extrême, mais remingtonpatent, acquis. Quand tu te retournes en arrière, tu es incapable de mesurer ce qui est accompli et ce qui reste à accomplir, ni de formuler une quelconque expertise, sinon brouillée, approximative, de ce que tu as abattu – en ce sens, le terrassier est mieux loti. Et le comble, lorsque tu as, sur la page que tu décides dernière, inscrit le mot fin, c’est que tu es envahi non par le soulagement de la tâche achevée, mais par un doute général, une espèce d’écœurement, une envie de repousser l’ensemble. Il est sage de laisser reposer avant d’ouvrir, sous peine de malaise et de retouches saugrenues. Quelques jours, à tout le moins, sont nécessaires pour découvrir ce que tu as façonné, et le jauger, et décréter que c’est ton travail. Le chœur des séraphins se tait. La muse est en grève. Te voici tout seul devant ta tranchée béante, inspectant la fosse, évacuant les derniers gravats, ponçant ici ou là, un peu effaré, pas encore certain que, cette fois, c’est assez pioché.

Bref, écrire, c’est du travail. Un travail qui s’insinue jusqu’au tréfonds de la moelle, auquel tu penses quand tu penses à autre chose, dont les hésitations se dissolvent mystérieusement la nuit, durant ton sommeil : tu ouvres l’œil et tu t’aperçois qu’en dormant, tu as travaillé, trouvé un enchaînement. Et tu te demandes s’il est légitime, normal, acceptable par toi-même et par ton entourage, qu’un travail envahisse ta vie au point de devenir ta vie. Tu es victime d’une tyrannie, mais le tyran, tu le connais par cœur : c’est toi. D’ailleurs, lorsque tu prends de bonnes résolutions, consacrant un dimanche à marcher sur le sable, humant le varech salé, jouant avec les enfants, tu perds pied. La veille, déjà, ton cerveau a commencé de rompre l’obsession, de s’accorder des balzacexcursions, inconsciemment, sans te demander ton avis, alors que tu te crois attelé à la tâche – c’est quand tu comptes les feuillets du jour que tu découvres l’escroquerie. Et le lundi, le surlendemain, après la pause hygiénique, tu imagines avoir fait le plein d’énergie, tu te sens dispos pour expulser ta ration de feuillets (le feuillet de quinze cents signes, on l’aura compris, a remplacé, désormais, tout autre instrument de mesure) avec un appétit redoublé, mais tu t’effondres, tu piétines, ton cerveau a pris l’air, il s’est échappé, il renâcle devant la tranchée, il refuse d’admettre que ce rectangle imbécile est le champ intégral de son activité. Et tu as gâché trois jours pour le prix d’un.

Tu écris contre la montre, mais ta montre dit n’importe quoi. Les aiguilles progressent, ce temps n’estdumas plus tien. La matinée dure une heure, environ. Tu relis le texte de la veille, tu rectifies, tu récites, tu enchaînes, tu avales ce que tu penses être le petit-déjeuner, et tu es étonné soudain que la montre fantasque affiche quatorze heures. Tu commences à produire, ligne par ligne, tu as l’impression, subitement, que le temps se dilate. Mais tu connais des blancs, des silences imprévisibles, et tu as assez d’expérience pour savoir qu’on ne lutte pas contre un blanc : la cervelle ordonne, elle dispose. Alors tu t’occupes, en attendant la fin du blanc. Suivant les crus, suivant les livres, mon gestionnaire de blancs a employé des ruses successives pour meubler le temps mort. Je me souviens de l’année Word : j’explorais toutes les fonctions de mon traitement de texte, surtout celles dont je n’aurai jamais l’usage, et elles sont légion. Je me souviens de l’année Jezz Ball : le jeu consiste à enfermer des petites balles diaboliques dans des carrés gris – j’ai atteint le score de deux cent soixante treize mille six cents points, ce qui n’est pas donné à tout le monde (j’ai failli dédier l’ouvrage à Dima Pavlovsky, qui a conçu le jeu si j’en crois la rubrique Help, et dont mes amis se seraient demandé quelle brûlante liaison je cachais avec elle voire avec lui). Je me souviens de l’année Flight Simulator : profitant d’un blanc, je décollais de Hong Kong, poussais les gaz à fond, montais à trente trois mille pieds, puis, là-haut, réduisais les gaz et branchais le pilote automatique ; au blanc d’après, si les vents d’altitude n’étaient pas traversiers, je survolais Lhassa. Je me souviens de l’année Dame de pique, et des ricanements que suscitait en moi la routine stupide du logiciel, gardant à tout coup l’as de cœur pour latterissagee dernier pli, l’empoté. J’aimerais qu’à l’improviste, MM. Lagarde & Michard, échappés du paradis où ils doivent abreuver les élus de quatrains et tercets, pénètrent dans mon bureau, me surprennent en plein blanc, faisant joujou, et j’aimerais lire leurs conclusions à ce propos. Au sortir du blanc, dont la durée est parfaitement incertaine, tu bénéficies d’un providentiel effet d’accélération. Tes doigts claquent sur les touches, ça paraît facile, ça sort on ne sait d’où. Passé cinq heures, et jusqu’à la nuit, à deux ou trois mini blancs près, la vraie journée commence, tu déverses le message compressé, rangé à ton insu dans un coin de tes circonvolutions cérébrales, et il s’étale sur l’écran, propulsé comme un trait d’arbalète par la rétention antérieure. Tu as fini pour aujourd’hui, tu es mûr pour le journal télévisé, tu éviteras les films intelligents, les livres de qualité, tu es devenu légume, non parce que ton cerveau est débranché, mais parce qu’il s’affaire, en douce, tandis que la bête s’effondre.
Et à demain.

Lorsque je travaillais sur le remorqueur Abeille Flandre, où je retourne souvent avec le même plaisir, chaleur de l’amitié et beauté de la tempête, j’avais un alibi impeccable : j’étais en mer, je dormais au milieu du Fromveur, passage furieux sous le vent d’Ouessant, j’ignorais quand je reviendrais, quand le noroît mollirait, quand les navires égarés retrouveraient la raison. Le confort. Nul, en ces circonstances, ne me reprochait mon éloignement et mes incertitudes. Je prenais des rendez-vous sous réserve que le gros temps soit inférieur à force huit, et mes interlocuteurs acquiesçaient. Quand tu écris, à domicile, près de ton téléphone, de ton fax, de ton e mail, manifestement accessible, quand tu bascules dans cette alternance de blancs et de déliés, comment expliquer qu’une heure d’interruption, c’est une journée perdue ? Que trois coups de fil rapides se paient en Jezz Ball, Flight Simulator, Dame de pique et autres thérapies infantiles ? Comment justifier cette névrose ? Tu ne vas pas quand même pas jouer à l’écrivain… Tu t’excuses, tu composes, tu joues le rabat-joie, le week-end, chez les amis, parce que tu souhaites te coucher tôt, parce que tu n’es pas débranché. Tu crains de passer pour légèrement paranoïaque, ou pompeux, et tu le deviens à l’occasion.

Ce disant, je ne geins pas, je ne me plains pas, je ne suis en quête d’aucune compassion. J’essaie d’être prosaïque, de ramener ces choses à leurs justes conditions de température et de pression. Et j’entends soutenir, avec plus de force encore, que creuser une tranchée est mon souverain plaisir, celui que j’ai cherché, voulu, cultivé, et que j’entretiens, et que j’espère éprouver jusqu’à ma mort. Nul masochisme là-dedans, nulle chicane. Ma servitude est radicalement volontaire. Je ne suis jamais aussi libre que lorsque j’écris : ce temps volé est celui où les contraintes endurées se muent en luxe des luxes.

open_officeJe m’explique. La félicité de l’exercice tient d’abord à son extrême simplicité technologique. Écrire, c’est tracer des signes avec l’assurance que ces signes seront reproduits et transmis tels quels. Le cinéaste est un architecte. Le dramaturge a besoin d’un metteur en scène, de comédiens (et ce peut être un plaisir, sans aucun doute, que ces talents associés). Mais l’auteur d’un livre est le plus dégagé des hommes : s’il est trahi, c’est d’abord par lui-même. Il lui faut un éditeur, des libraires, pour que son travail atteigne le public. Dans le travail, il ne lui faut que du temps et de l’encre. Léger comme le marcheur. Autonome comme le voilier en pleine mer, auquel ne manquent ni pétrole, ni électricité, rien d’autre que le vent. Paradoxalement, l’âge de la communication, le nôtre, multiplie les intermédiaires. De ce point de vue, le livre est plaisamment archaïque. Je suis heureux qu’une bibliothèque entière puisse tenir sur un disque dur. Mais je ne doute pas, non plus, que le geste de tourner une page perdurera. Parce que c’est le plus rudimentaire.

Ensuite et surtout, écrire, c’est être traversé. Tu sais ce que tu veux dire, tu t’en es formé unecrivain_allocin image précise, tu as longuement ruminé ton projet, bâti une charpente. Tu en as parlé à ton éditeur, à tes femmes de confiance. Tu as même pris des notes, rédigé un synopsis. Et puis tu saisis ta pioche, et tu assistes à la naissance de ton discours. Pas une phrase, pas une seule, ne sort de manière attendue. Au moment précis où tu t’apprêtes à la tourner, cela dérape, une association d’idées surgit, tu te croyais triste et tu souris, tu te croyais gai et tu pleures, tu la voulais courte et elle rebondit, tu la voulais ample et elle s’interrompt. On t’a volé ta langue, la langue est plus forte que la tienne, elle ne cesse de t’entraîner à la dérive, de t’offrir des raccourcis, des détours. Grosso modo, tu écris ce que tu veux. Mais ce que tu veux, quand tu écris, est soumis à une bataille d’amendements. Tu écris, donc tu ne transcris pas, tu n’es point le copiste de ton texte, il te déborde et tu puises dans ce débordement la sensation d’une richesse inespérée. La muse n’est pas une jolie dame aux seins voilés de tulle rose. La muse, c’est la belle et la bête à la fois, griffue, poilue, puant le soufre sauvage, mais encore excitante, drôle, nue et nacrée. Quelquefois tu es vide. Et quelquefois, les blancs que tu as investis te sont payés en or, et tu te demandes d’où ça tombe, ce profit, de quelle corbeille, de quel Nasdaq, de quel Cac 40. Et tu empoches fiévreusement, comme un voleur, ces dividendes obscurs.

La simplicité de l’acte, évoquée ci-dessus, te donne au départ l’illusion de la toute-puissance. Écrivant, tu as la puissance, assurément, mais tu n’as pas le pouvoir, tu n’as pas l’absolue maîtrise, sinon dans un deuxième temps, revenant sur ce qui est sorti, ce qui a parlé sous ta plume. Rien de frustrant dans ce décalage, mais un étonnement constant, un étonnement si vif que l’apparente monotonie de tes jours s’évapore : tu n’es pas seulement étonné, tu es surpris, tu vas de surprise en surprise, et tu découvres, bribe après bribe, ce que tu avais dans le ventre, et que tu ne connaissais pas, ou pas clairement. C’est bien toi qui t’exprimes, tu n’as jamais été aussi proche de l’adéquation avec toi-même, mais l’écriture est oblique, elle ne file pas droit, elle n’est pas une pure et simple production, pas plus que l’existence même.

J’écris parce ça me fait jouir, cette surprise, cette impression de partir et revenir en même temps.

L’écriture est une jouissance, non parce qu’elle est aisée, suave, décorative, gratifiante, pittoresque. L’écriture est une jouissance parce qu’elle est mystérieuse comme le plaisir, imprévue comme le plaisir, douée de sens comme le plaisir, solitaire et partagée comme le plaisir, reçue et donnée comme le plaisir, et qu’elle renaît comme le plaisir, ni transparente à elle-même ni étrangère à elle-même. Comme le plaisir. Tu doutes avant d’écrire. Tu as peur que ton plaisir n’atteigne pas l’autre, le lecteur. Tu doutes après, quand tu passes en jugement, et même si le jugement ne se passe pas trop mal, tu n’es pas sûr que le plaisir échangé a puisé aux mêmes sources, tu ne le sauras jamais. Mais pendant que tu écris, non, franchement, tu ne doutes pas, tu n’en as point le loisir. Une dame disait à un de mes amis qu’elle doute de tout, et constamment. Puis elle s’est reprise : sauf quand je jouis, a-t-elle ajouté. Voilà qui résumerait l’écriture. Sauf que l’écriture, c’est long.

vent_plaisir_poche(Extrait de Le Vent du plaisir, Éditions du Seuil, 2001)

Paradoxes de la navigation

jumellesRévérence parler, Baudelaire nous la baille un peu courte. Homme libre, etc., etc., mélange de vibrato romantique devant l’infiniment ouvert et de jansénisme astringent face au désert de l’estran, très bien. Mais l’engouement pour la mer, mouliné par MM. Lagarde & Michard, se dégrade vite en poncifs demi-sel, moules frites à volonté, sponsors top chrono, et parasols taxés sur la plage de Cannes dont le sable blond s’épand à la pelleteuse.

En France, où les côtes sont longues et belles et la culture maritime courte et médiocre, on adore l’océan, on le perçoit comme un ornement du rivage, comme la bordure gracieuse d’une allée, comme le « plus » qui vaut à la « chambre avec vue » son supplément quotidien « en saison ». On vend, un peu partout, des petits phares peints en bleu, des petits bateaux en bouteille made in Taiwan, et des cirés pur Gore-Tex qui vous transforment en aventurier. Aire de glisse, terrain d’exploits médiatisés, piscine géante, aquarium coloré, la mer est distrayante et nourricière, décorative et « tonique ». Peu songent, en revanche, que c’est elle qui dessine la terre, et non l’inverse, que ce dessin est provisoire, mobile. Que la mer unit et la terre divise. Bref, qu’elle seule fait le tour du monde.

La navigation est un encore plus grand mystère. Non parce qu’elle se complexifie – pour deux cents Euros, aujourd’hui, vous obtenez en vingt secondes un point plus précis que jamais n’en rêvèrent Colomb, Magellan, Lapérouse ou Erik Le Rouge – mais, c’est le cas de le dire, par nature.

Car de vague en vague, on court de paradoxe en paradoxe. Et celui-ci, pour commencer : naviguer, c’est s’enfermer dehors. L’essentiel s’apprend, en mer – la route, le cap, le calcul de la dérive ou de la hauteur d’eau sous la quille, les signes avant-coureurs du malaise, quand l’estomac et l’oreille interne se détraquent, la lecture des cartes, la déclinaison et la déviation, les cirrus et les stratus. Ce qu’il est impossible d’enseigner, toutefois, de transmettre, c’est que la clôture est source de liberté.

Comme tout vrai voyage, le voyage maritime implique une bonne dose d’ennui, composante inévitable et fertile du déplacement, de l’imprévu, de l’inconnu, de l’inexpérience du regard et de la fluidité des heures. Mais il ne s’agit pas de cela, il s’agit de la sensation d’étouffement que certains ne peuvent réprimer et que d’autres ignorent. Cette frontière-là est absolue, probablement infranchissable. Et mystérieuse. J’ai des amis bretons, nés « avec vue », qui suffoquent d’impatience à bord, et des amis allemands, continentaux s’il en est, qui respirent mieux dès l’appareillage.

Naviguer, c’est aussi faire de la peur une alliée. Qui a peur de tout, en mer, n’est sûrement pas unkron__laube_ligntmarin aguerri. Mais qui n’a peur de rien n’est sûrement pas un marin. Naviguer, c’est promener sa peur, l’éduquer, l’instruire, l’étalonner, la transformer en complice, en radar, en alarme. Un bon équipage est un équipage qui a peur de la même chose, avec la même intensité, au même moment. Et qui n’a donc pas peur d’avoir peur puisque cette peur est nécessaire et partagée. Incidemment, un marin est une femme ou un homme qui ne saurait oublier sa condition mortelle, transférer à des hommes en blanc ou à des véhicules dotés de gyrophares le soin d’escamoter cette pensée importune.

Elle est en mer opportune. A condition qu’on nous délivre, et qu’on se délivre soi-même, du pathos éculé, des couplets de Botrel, et de la commisération automatique pour le pauvre pêcheur qui n’est pas toujours pauvre. Si les armateurs de goélettes, naguère, avaient été moins cyniques et pingres, les traqueurs de morue se seraient moins noyés. Et si les armateurs de cargos, actuellement, n’imitaient pas ces devanciers, neuf fois sur dix, l’Abeille Flandre resterait à quai plutôt que de filer à la rescousse de Coréens embarqués pour 25 dollars le mois.

Il n’est pas plus dangereux de naviguer que de rouler à moto sur le périphérique. Mais il est sage, dans les deux cas, d’avoir peur. Orange a remporté le trophée Jules Verne. Bravo. Kersauzon, lui, peut se targuer d’une autre victoire : en pleine course lointaine, alors qu’une partie des siens était tentée de jouer à qui perd gagne, il a jugé son avarie trop grave, mis le cap sur Brest, et ramené entiers les hommes et le bateau. Kersauzon le macho n’a pas agi différemment du modeste capitaine Mac Whirr, cher à Conrad qui savait ce qu’ouragan veut dire et conservait toujours, à la manière des marins, un superlatif en réserve. Bravo.

Le paradoxe suprême, à mes yeux, est celui-ci : si l’on navigue, on découvre que partir et revenir, finalement, c’est pareil. L’école de l’abandon. Partir en mer, au large, n’est pas décoller et se retrouver, un quart d’heure plus tard, à quinze mille pieds, dominant l’espace. Ni s’enfourner sur l’autoroute, ce non-lieu. C’est accepter de voir et de vivre le délitement du monde, falaises muées en lignes, caps en plaines, plaines en rien. C’est anticiper l’érosion du solide, du granit, du stable, de « l’éternel ». C’est échapper à la poésie du sol. C’est être contraint de songer que les îles ne sont pas des vaisseaux à l’ancre mais des montagnes forées, condamnées à terme. Et que tous les continents sont des îles, question d’échelle et de temps.

Le retour n’est pas plus assuré. Rien de plus troublant que de vérifier, pas à pas, la fragilité des repères les plus connus. Combien de fois ai-je confondu, dans « mon coin » dont les cailloux me sont plus que familiers, un rocher et un autre, un amer et un autre, et, je l’avoue, un phare et un autre ? Petit à petit, cela s’organise, se réorganise, cela trouve sa place, son ordre. Mais cet ordre a été dérangé, jamais plus on ne croira naïvement qu’il est immuable, qu’on le possède, que les cartes sont distribuées de toute éternité. Naviguer, en trois mots, c’est apprendre à partir.

shipwreckPeut-être le lecteur sera-t-il tenté de déceler ici je ne sais quelle morosité auto-flagellatrice, quelque vertige noir et palpitant au seuil de l’abîme. Pas du tout. L’abime existe, sans doute. La mer a du fond et ce fond est souvent insondable, elle est peuplée de monstres obscurs, agitée de forces inouïes. Mais justement, la science de cette obscurité ne rend que plus joyeux le plaisir de flotter, de vivre là-dessus, de réussir à négocier un compromis acceptable, d’emprunter au vent un peu de sa force invisible. Ça secoue, c’est inconfortable, humide, lent. Mais on est vivant, même là-dessus, vivant et léger. Et seuls les ignorants, ou ceux qui n’ont pas eu la chance de barrer jusqu’à l’aube, croient que les nuits sont noires.

Besoin de province

A propos de « Toute la mer va vers la ville »

gargouilleVoilà un livre que je porte, dans ma tête, depuis des années.
D’abord dire que je suis provincial. Heureux de l’être, heureux d’avoir précocement échappé au mirage d’occuper le centre du monde. Mais plutôt malheureux de ne rien lire de contemporain à ce sujet.Comment peut-on être Breton ?Le Cheval d’orgueil, ce sont des livres phares, des étapes. Mais le premier est trop revanchard et le deuxième trop réactionnaire. Ma province, mon sentiment provincial se sont construits après, sur d’autres bases. Et je crois qu’en cela, je suis proche de beaucoup d’autres, Bretons ou pas, Alsaciens, Corses, Normands, Boliviens ou Malais. Ceux des marches, ceux des franges, ceux d’à gare_sbcôté.

Dire ensuite que je ne suis pas obsédé par la condition provinciale, par la protestation contre Paris, par la révolte des « colonisés » – comme au temps du Joint Français. C’était légitime et puissant dans les années 70. Mais la décentralisation, la déconcentration ont rétabli la balance. Et il faut être un jacobin endurci pour ne pas voir que notre société, de fait, est polycentrique. Que la menace pesant sur nos « capitales régionales » est de se transformer en « petit Paris ». Et que l’égotisme des politiciens « nationaux » est affligeant, naïf, balourd.

Dire enfin combien ça me plaît d’être entre deux mondes. A Paris, j’ai besoin de mer, besoin de mon Trégor. Et dans ma maison, face aux vagues, j’ai besoin de ville, de la fantaisie de la ville, de l’anonymat de la ville, du génie de la ville, de son désordre, de sa misère. Total : ça me plaît beaucoup, moi, d’être constamment entre deux. Ça me convient, ces navettes incessantes, ces désirs contradictoires et perpétuellement inassouvis. Hier, être provincial, c’était être cantonné dans son trou. Je soutiens que c’était hier. Et qu’aujourd’hui, c’est une école de l’ouverture, du voyage, du désir d’ailleurs.

Comment raconter tout ça ? Je n’avais pas l’intention de commettre un essai. J’ai fini par trouver le biais de l’autobiographie.politique_hebdo Une des magies de la littérature, après tout, est de faire de l’universel avec du particulier. Mais la lecture de nombreux ouvrages autobiographiques m’avait échaudé. Trop de narcissisme, trop de complaisance dans les détails, trop d’attendrissement sur les narrations d’enfance et de jeunesse. J’ai tenté d’éviter ce travers, de me servir de ma propre expérience comme d’un fil conducteur générationnel. J’ai tâché de faire simple, d’avoir moins d’afféteries que dans Le Vent du plaisir. Vous me direz si j’y suis parvenu.

La leçon de l’histoire, c’est que je revendique mes attaches, pas mes racines. Je ne suis pas prisonnier de mon parcours, de ma mémoire, des miens, de ma terre. Les attaches, ce sont juste les liens de l’amour, souples mais forts, qu’on noue et qu’on dénoue, qu’on n’oublie jamais mais qui ne vous assignent guère.

PS D’où me vient cet étrange titre? A l’école primaire, (je raconte combien elle me paraissait détestable), nous apprenions un poème de Verhaerendont c’était le refrain. Il évoquait la révolution industrielle, la vie portuaire, les cargos montant à l’assaut des ports. Et j’aimais ce refrain, j’aimais l’idée qu’on regarde la terre, la ville, depuis la mer…

Toute la mer va vers la ville

Paru en octobre 2009 aux éditions Stock

couvertureDans ce récit, dont le titre est emprunté à un poème de Verhaeren, l’auteur nous livre son Comment peut-on être Breton ?. Mais ce n’est pas l’air de la nostalgie qu’il entonne : il y préfère un plaidoyer pour aujourd’hui, et pour l’ailleurs. Quand on aime, il faut partir et l’on n’emporte jamais ce qu’on quitte. Du moins, né provincial, est-on débarrassé de l’illusion d’occuper le centre du monde.

Hervé  Hamon nous conte son enfance à Saint-Brieuc, dans l’après-guerre, ses démêlés avec l’école, avec la religion, sa formation politique dans une ville qui fut la première à basculer vers la gauche, ses allers retours, très tôt, entre la Bretagne et Paris. Et puis le journalisme, l’écriture, l’édition qui « forcément » se passaient dans la capitale, et « forcément » à Saint Germain des prés. Comment il devient, à l’époque, un Breton saisonnier, un « touriste » chez les siens, heureux et malheureux à la fois.

Puis, la Bretagne, il la retrouve. Sur l’Abeille Flandre, un remorqueur de sauvetage. Il devient Brestois d’adoption avec enthousiasme, avec le même enthousiasme qu’il éprouve au contact des marins. Il aime Brest, son parfum d’anarcho-syndicalisme, et revient ensuite vers son Trégor natal. Mais rien à faire : la grande ville lui manque aussi, Tokyo, New York, Dehli…

Alors il s’installe dans l’entre deux. Il comprend qu’il n’a pas des racines, mais des attaches – fortes, qu’on garde, mais dont on est libre.

C’est un livre de passion, de passion ouverte. La suite, en quelque sorte, de Besoin de mer et de l’Abeille d’Ouessant.

Paquebot

Paru en mai 2007 aux Editions du Panama
C’est un roman d’aventures, un livre qui raconte des histoires.

C’est l’histoire d’une croisière sur l’océan Indien, une croisière un peu spéciale baptisée « croisière mystère ».

C’est l’histoire d’un paquebot qui s’appelle Imperial Tsarina, un vieux paquebot rondouillard dont l’armateur est grec et l’actionnaire russe, ce qui va lui valoir beaucoup d’ennuis.
A bord, ils sont venus ils sont tous là, le capitaine courageux, le savant amoureux, le théologien libertin, le chef mécanicien à particule, le financier sentimental, le magicien jaloux, l’animateur qui lit Homère. Sans oublier Svetlana, la sulfureuse danseuse russe.

C’est une comédie qui aime les coups de théâtre et les déclarations d’amour. Il y aura même des morts, mais la fête continue. Les passagers voulaient du mystère et des surprises : ils sont servis.
Et en plus ils s’amusent. Nous aussi.

Paquebot est à présent disponible dans la collection de poche Points  paquebot

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Paquebot est le vingt-sixième livre d’Hervé Hamon (Génération, Besoin de mer, L’Abeille d’Ouessant, Le Vent du plaisir, etc.) et son premier roman.