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Ligne Maginot

Savez-vous qu’en moyenne, un sujet britannique est filmé 300 fois par jour ? Aux guichets de la banque, bien sûr. Aux portes des écoles, évidemment. Mais aussi chez l’épicier, à la bibliothèque, aux abords des théâtres, au temple, à la pharmacie et, tout simplement, dans la rue. Orwell le prophète aurait probablement, là-dessus, un ricanement amer : ce n’est finalement pas l’univers stalinien qui a triomphé. C’est le nôtre, libéral et sécuritaire, qui finit par copier ce dernier. Mais en douce.

Au demeurant, les sujets britanniques n’ont pas l’air de s’en plaindre. Eux, les inventeurs des droits individuels et de l’habeas corpus, semblent fort bien s’accommoder de cette surveillance omniprésente. Quatre millions et demi de caméras, cela ne se sent guère, cela n’opprime pas. « Quand on n’a rien à cacher… », n’est-ce pas ? Ce sont plutôt les services de police qui s’interrogent : chaque mois, sur 269 interpellations dans la région de Londres, seules 8 sont dues à la présence de Big Brother… Pour le reste, quelques intellectuels, quelques anachroniques défenseurs des droits de l’Homme protestent sans espoir d’inverser la tendance.

Sommes-nous à la veille de nous retrouver sur cette pente ? Apparemment, oui. D’ici 2011, 60 000 caméras seront installées dans notre pays (contre 2000 aujourd’hui). Et nous débourserons 283 millions d’euros à cette fin. C’est assez loin de l’idéal britannique, mais enfin, on s’en approche, on grignote du terrain, on considère – sans le dire tout à fait – que c’est normal, que c’est souhaitable puisque la technologie le permet.

Des chercheurs, spécialistes des politiques de sécurité, s’émeuvent de ce qu’ils nomment une dérive. Ils disent que c’est cher, peu efficace, que cela ne remplace pas une police de proximité, qu’au lieu de ces millions d’euros dépensés en enregistreurs aveugles, mieux vaudrait des femmes et des hommes attentifs à la vie sociale, aux inégalités relatives, aux problèmes de coexistence. Ils concluent que c’est une stratégie facile, qui engendre un sentiment de protection à bon compte. Mais qui leur prête attention ?

Puisque je n’ai pas décroché le Goncourt et que je ne suis donc tenu par nulle obligation de réserve, qu’on me permette ici de joindre ma frêle voix à la leur : je n’aime guère devenir un rat dans un labyrinthe. Parce que c’est humiliant et inefficace. Construire des lignes Maginot, que je sache, fut la pire façon de préparer la guerre.
Le Télégramme, novembre 2009

 
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