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Après mon départ du Seuil, j'ai été très tenté d'abandonner une fois pour toutes l'activité d'éditeur. J'ai été sollicité par Jean-Marc Roberts, pour les éditions Stock. Mais, au bout du compte, je pense aujourd'hui que "small is beautiful". A condition d'être bien distribuée, une "petite" maison est, non seulement plus accueillante, mais plus efficace qu'une enseigne renommée, filiale d'un grand groupe, susceptible d'être achetée, revendue, et où les auteurs ne représentent qu'un flux de fournisseurs.

Les écrivains s'imaginent souvent qu'en accédant à la prestigieuse collection blanche de labayleGallimard, à la couverture jaune de Grasset, au cadre rouge du Seuil, ils pénètrent dans la cour des grands. Mais c'est une illusion d'optique. Partout on trouve de bons, d'excellents éditeurs. Reste que la machine économique, les réseaux de distribution et de communication ne favorisent que très peu de titres, les autres étant invités à faire tapisserie. Mieux vaut un éditeur qui a de la considération pour les écrivains qu'un patron de maison glorieuse qui les regarde de haut et de loin, l'oeil rivé à son chiffre d'affaires, et dont le service de presse n'accompagne que deux auteurs sur douze.

La "politique d'auteurs" (le fait de suivre un écrivain tout au long de sa carrière, qu'elle soit profitable ou non) n'existe plus guère. C'est d'abord la faute aux écrivains eux-mêmes qui se déplacent sans cesse, veulent des prix, des à-valoir, tendent à croire que le voisin de palier est plus séduisant et généreux. Mais c'est mediatorégalement la faute aux éditeurs qui raisonnent selon une logique courte : Untel s'envole, Untel dégringole. Cette bourse est assassine. Dans l'édition, j'ai toujours cru que le retour sur investissement était lent, que les paris se faisaient sur le long terme. C'est de moins en moins le cas.

On se plaint qu'il paraît "trop de livres". Non, il n'y a blaireaupas trop de livres. Il y a trop de faux livres qui encombrent les rayons. Confidences de stars, de footballeurs, d'hommes politiques (confidences rédigées par des nègres, bien sûr), de cuisiniers, de "people" en tout genre : ces livres-là, que les éditeurs n'ont ni le courage ni l'éthique de refuser, polluent la librairie, polluent internet, polluent les journaux. La notoriété devient le critère entre tous - on en parle, parlons-en. De ce point de vue, il nous faut entrer en résistance, défendre la sincérité, l'authenticité, la création, le talent. Et ce n'est pas une partie gagnée d'avance.


Nous assistons, actuellement, à ce que POL nomme "la disparition de l'auteur". Il suffit, pour s'en convaincre, d'observer le statut économique de ce dernier. L'éditeur prend un petit tiers, le distributeur un gros tiers, le libraire un tiers. Et ce qui reste est la rémunération de l'écrivain, la variable d'ajustement de la chaîne économique. Je me suis engagé à la direction de la Société des gens de lettres. J'y découvre des choses incroyables, des contrats à trois ou quatre pour cent, des auteurs jeunesse systématiquement spoliés. Pour quinze ou vingt privilégiés, le déclassement des autres est patent.

J'ai donc décidé de voir petit. Avec mon ami Charles Kermarec, qui a créé les Editions Dialogues (adossées à la fantastique librairie du même nom), nous essayons de pratiquer
villemus
 une vraie politique d'auteurs, de prendre des risques s'il le faut (fût-ce contre le laboratoire Servier), et d'innover en n'abandonnant pas l'édition numérique à Amazon ou Apple.

 






 
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