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In real life
Nous n’avons plus le sens
de l’assemblée, ou plus assez. Les églises sont désertées. Les meetings des
partis politiques, ordinairement, ne réunissent que les obligés. Nous regardons
les films à la télévision. La musique nous atteint par l’intermédiaire de notre
Ipod. Nous apparaissons parfois aussi solitaires qu’un vigile, le soir, devant
les écrans de sa cabine de sécurité.
Car, non seulement nous
ne nous réunissons plus, mais il semble que nous assistions ou participions à
une déréalisation du monde. Notre banque est devenue « en ligne ».
Les quais du métro sont désertés par les employés du service public. Certains
trains n’ont plus de conducteur – en attendant les avions. Des automates
remplacent les caissières. Nous payons nous impôts en trois clics, négocions un
emprunt en cinq. Nous demandons à des monstres verts et rouges de garder nos
enfants (tout en nous souciant fort de l’emprise qu’ils ont sur leur
imagination). Et, dans les mille recoins de la toile, nous trouvons des amants
ou amantes tombés raide amoureux de nos avatars.
Avons-nous quitté
l’univers des sens, l’univers tangible, pour nous réfugier dans le
virtuel ? Eh bien non, mille fois non.
En témoigne le succès des
apéros géants. C’est une initiative venue d’adeptes de Facebook, le réseau
social du web. De gens qui voulaient se servir d’un tel outil pour susciter un
moment de convivialité « IRL » (in real life, dans la vraie vie).
On a commencé par le
« couch surfing » en offrant son canapé à des touristes de passage.
On a continué par les « flashmobs », action théâtrale éclair dans un
lieu public. Puis l’idée a germé de partager un apéro, chacun sollicitant ses
« amis ». C’est ainsi que 5000 personnes, fin mars, ont trinqué sur
l’esplanade Charles de Gaulle à Rennes, 7000 à Brest, place le la liberté, le 9
avril. Ce même jour, ils étaient un millier à Poitiers. Puis ont suivi Nantes,
Lorient, Montpellier, Le Creusot, Sarrebourg, Sens. Généralement, ça s’est très
bien passé. Le fête se prolongeait sur Facebook, où photos et vidéos de
l’événement étaient publiées.
Bien sûr, les autorités,
ici ou là, ont paniqué. En Lorraine, deux manifestations ont même été annulées,
par crainte que la chaleur ambiante ne soit excessivement torride. Tant de gens
dans la rue, un gobelet à la main, c’était désordonné.
N’empêche. Inquiéter les
préfets – qui sont les gens les plus réels du monde –, n’est-ce pas l’absolue
revanche des amateurs de souris ?
Le Télégramme, avril 2010
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