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Restez avec nous
Je ne remercierai jamais
assez Dieu et mes géniteurs de m’avoir fait naître à temps pour connaître la
suavité des speakerines. Vous vous souvenez (je m’adresse aux vieillards, aux
rescapés, aux poilus de la télé) ? Les speakerines étaient des dames
affables qui sortaient éternellement de chez le coiffeur, nous parlaient d’une
voix tendre, et nous recevaient sur le plateau comme dans leur salon.
On avait l’impression
qu’elles allaient nous offrir un macaron, une tisane, un biscuit Lu, quelque chose
de mièvre et de sucré. Quand elles annonçaient la fin des programmes, juste
avant la Marseillaise qui nous rappelait, selon les propres mots du
Général, que la télévision est « la voix de la France », c’est tout
juste si elles ne déposaient pas sur nos joues le baiser qui endort.
A la moindre anicroche, lorsque
le déroulement planifié était interrompu par un incident technique, elles
surgissaient de la coulisse, s’excusaient longuement, et nous rassuraient :
oui, nous n’allions pas tarder à retrouver Léon Zitrone au bord de quelque
patinoire.
Elles ont été virées d’un
coup, sans préavis. Il n’y en avait plus, désormais, que pour les présentateurs
et tatrices. Des jeunes gens, ceux-là, arrogants, toutes dents déployées. La
faute à 68, sans doute, puisque tout est la faute à 68. Du moins, les
présentateurs et tatrices avaient-ils l’élégance de nous remercier d’être avec
eux, de regarder leur programme, de lui être plus ou moins fidèle.
A présent, fini le petit
Lu, la tisane, et fini aussi l’ère de la gratitude.
Le présentateur ou la tatrice,
d’une voix impérative, nous quitte, en fin d’émission ou le temps d’une pub,
sur un très bref et sec « Restez avec nous ! ». Ne rêvons pas.
Ce n’est pas un souhait. Ce n’est pas une demande. Moins encore une prière. C’est
un ordre. Peut-être une menace. « Restez avec nous, sinon vous allez voir
ce que vous allez voir ! » Parfois même, c’est un constat, sur le
mode de l’évidence. « Vous restez avec nous. » Ça va de soi,
non ? Vous ne songez quand même pas à quitter I-Télé pour LCI ? Ou
réciproquement. Vous n’auriez pas la grossièreté d’arborer votre libre arbitre
comme la légion d’honneur. Du reste, au terme du journal, on vous promet une « excellente
soirée sur TF1 », ou sur France 2. « L’excellente soirée » ne
connaît pas d’alternative.
« Restez avec nous ! »
Le propos est si grossier qu’il prend forme d’aveu. L’aveu d’une panique. Ces
gens-là ont peur.
Le Télégramme, mars 2008
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