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Vrais jeunes et fausses lunes
Je sais. Ça fait un peu
drôle, de voir des jeunes dans la rue au sujet de retraites qui les
concerneront dans quarante ans – voire plus. La jeunesse, tout le monde le
répète, c’est l’insouciance, la frivolité, et autres balivernes. Eh bien non,
ces jeunes Français ne sont ni insouciants ni frivoles. Mais entre les idées
reçues qu’on accole à leur mouvement et les réalités de ce mouvement même, le
décalage est grand et la confusion mérite d’être levée.
Sont-ils manipulés ? Sûrement pas. Ne soyons pas
naïfs : plus d’un, à gauche ou à l’extrême gauche, aimerait bien les
manipuler. Mais s’il est une caractéristique de cette jeunesse-là, c’est la
revendication identitaire et l’autonomie de décision (paradoxalement, ils allient
sans peine individualisme et goût d’être ensemble). Le gouvernement s’y est
d’ailleurs brûlé les ailes, sortant à contretemps cet argument vieillot, et
provoquant une exaspération en retour.
Savent-ils ce qu’est
l’injustice ?
Certainement. Tous les jeunes scolarisés ont vérifié à l’école et par l’école
combien ce monde est injuste. 700 000 élèves (fils d’ouvrier, ou assimilé)
en filière professionnelle, 70 000 (fils de cadres et de profs) dans les
grandes écoles, c’est une ligne de partage qui ne trompe pas. Notre école est
injuste, et ce n’est pas en propulsant quelques enfants de pauvres à
Polytechnique qu’on donnera le change.
S’agit-il d’une
génération sacrifiée ? Probablement pas. Ce qui est exact, c’est qu’ils galèrent, et
durement, pendant leurs premières années. Petits boulots, stages non rémunérés,
logements urbains inaccessibles, nous avons une étrange manière d’accueillir
nos enfants dans le monde du travail. Mais rien n’indique qu’une fatalité
générationnelle les accompagnera toute leur vie. A 30 ans, 70 % d’entre eux
occupent un CDI. Ils sont légitimement angoissés, ils s’enrichissent moins vite
que les baby boomers, mais ils ne sont pas condamnés pour autant.
Sommes-nous en
présence d’un nouveau mai 68 ? Absolument pas. 68, c’était un surcroît d’idéologie et un
extrême conflit de générations, sur fond de plein emploi (mais de crise
montante). Les jeunes d’aujourd’hui sont très pragmatiques et affichent leur
solidarité avec les générations d’au-dessus. Toutes les tartes à la crème sur
la guerre des générations sont démenties. C’est au contraire une communauté de
destin avec les parents et les grands-parents qui est proclamée.
On aurait grand tort de
sous-estimer cette révolte-là. Elle vient de loin, elle est réfléchie et
surprenante. Vous savez quoi ? Ces enfants, nous avons eu raison de les
faire…
Le Télégramme, février 2010
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