Au moment de publier mon enquête en format de poche, j'ai décidé d'adjoindre au texte une préface dont la langue de bois fût énergiquement bannie. Le succès d'ouvrages tels que ceux de M. Brighelli, prose aussi confuse que méprisante, m'a incité à ne pas dissimuler un certain pessimisme.
Deux ans après la première parution de ce livre, le sentiment spontané que je suis tenté de transmettre à mes lecteurs est fort abrupt : un tel travail ne sert à rien sinon à convaincre les convaincus.
Bien sûr, l'ouvrage a trouvé de nombreux lecteurs et l'écrivain, là-dessus, ne boudera pas son plaisir : c'est son objectif principal. Bien sûr, la critique a été accueillante et les spécialistes élogieux : l'amateur passionné en est évidemment touché. Bien sûr, dans la quarantaine de villes françaises ou étrangères que j'ai visitées, le public était au rendez-vous et, s'il ne partageait pas nécessairement mes conclusions, il les entendait avec générosité. Nulle blessure narcissique, donc. Tout au contraire. Mon nombril se porte à merveille, merci.
Reste l'essentiel : le débat sur la question scolaire, lui, se porte très mal. La décision publique, en la matière, est incohérente. La versatilité de l'information est confondante. L'opinion se règle sur la rumeur, jamais sur l'examen. La calomnie ou le trémolo l'emportent sur le souci de la connaissance, de la critique scrupuleuse. Les chercheurs ne sont guère écoutés. Les professionnels de terrain non plus. Et nombre d'intellectuels généralistes s'alignent sur les polémistes les plus médiocres.
Si le niveau des connaissances transmises à nos enfants a progressé (inégalement) au cours des vingt dernières années, le niveau de la réflexion des citoyens français sur leur école s'effondre lamentablement. Chaque rentrée nous vaut le même lot de jérémiades enseignantes (mes élèves sont indignes de moi), de fantasmagories lambertistes (la mort programmée de l'école méritocratique est ourdie par le capitalisme mondialisé), de haine contre les pédagogues (haro sur Philippe Meirieu), d'essayisme mondain (et voilà pourquoi j'inscris ma fille à Sainte-Marie-du-doux-sourire), et de nostalgie dégoulinante (qu'il était beau, le temps des « surgés », des blouses grises, des coups de pied au cul et du certificat d'études).
Pour avoir abondamment fréquenté, ces dernières années, les experts et décideurs étrangers qui réfléchissent aux questions d'éducation - toutes les nations développées rencontrent des difficultés analogues -, je puis attester qu'ils portent sur nous, à bon droit, un regard assez effaré.
Eh oui, le pays qui s'est si magnifiquement identifié à son école, qui en a fait l'âme de la République, qui a nourri une ambition démocratique exceptionnelle, ce pays est totalement incapable, non pas de résoudre les problèmes - ce qui n'est jamais simple -, mais de valider les constats qui permettraient, au moins, de les poser. En démocratie, il est hautement légitime (et souhaitable) qu'on diverge sur les politiques à suivre, mais il est incompréhensible qu'on ne soit pas en état intellectuel et idéologique de s'accorder sur les faits, les études, les réalités. Qu'il s'agisse du droit du travail, de la défense, de l'Europe, ou de l'organisation du baccalauréat, la France, en pleine déréliction sociale, se révèle inapte à passer au réel.
La faute à la presse ? C'est l'argument commode. Je pourrais, moi aussi, me contenter de si peu. Je pourrais révéler, par exemple, qu'après la parution de Tant qu'il y aura des élèves, j'ai reçu trente sept demandes d'interview au sujet du Pensionnat de Chavagnes, fiction roublarde en carton pâte, dont on imagine bien qu'elle est au cœur de mes préoccupations. Je répondais donc aimablement que mille autres sujets mobilisaient mon énergie. Ce qui est plus remarquable, c'est que la quasi-totalité des journalistes qui me contactaient exprimaient sans détour leur propre désolation, s'excusaient en quelque sorte des insuffisances de leur rédaction en chef dont le réflexe pavlovien est « On en parle, parlons-en ». J'ai d'ailleurs eu l'occasion de vérifier que la plupart des journalistes d'éducation sont compétents, beaucoup plus « pointus » qu'il y a deux décennies, mais navrés d'être, souvent, utilisés à dix pour cent de leur potentiel.
La faute aux hommes politiques ? Oui, mille fois oui. L'espace de cette enquête, j'ai vu défiler trois ministres.
Le premier, Luc Ferry, a démontré avec brio ce que Platon, en son temps, avait déjà établi à Syracuse : dès lors qu'il s'agit de gouverner in situ, la philosophie n'est plus d'aucune aide. Se fiant aux simulacres et se gardant soigneusement de toute excursion hors de la caverne à laquelle ses yeux étaient habitués, il s'est demandé sans rire s'il fallait conserver l'élève « au centre du système scolaire ». Quiconque a passé deux jours au fond d'une classe de cinquième est, sur ce point, définitivement averti. Il n'avait pas pris la peine d'un tel voyage, le but du jeu n'étant ni la connaissance ni l'action, mais le ministère.
Le deuxième, François Fillon, a eu pour première préoccupation d'expédier ad patres les conclusions du « grand débat » dont sa propre majorité politique avait pourtant pris l'initiative. Car son problème était de réformer sans toucher à rien et d'innover en donnant un maximum de gages aux réactionnaires. Il est presque parvenu au but, malgré les remous que l'on sait : sa non réforme n'a effectivement rien réformé et il a barré d'un trait le seul exercice pluridisciplinaire qui était en train de montrer sa pertinence - les travaux personnels encadrés. Étalant son ignorance tout en brandissant le Savoir, il a multiplié les redoublements à l'instant même où un rapport lui était remis, rapport qui pour une fois met d'accord tous les chercheurs et praticiens de la planète, établissant que cette manie française est la moins efficace et la plus coûteuse humainement, socialement et financièrement. Mais qu'avons-nous besoin de l'expérience des autres ? Dans la France du ministre Fillon, on crée des « heures de soutien » avant de s'apercevoir que les professeurs, chez nous, ne savent généralement soutenir que les bons élèves.
Le dernier ministre (au moment où j'écris, car ces choses sont fluctuantes), Gilles de Robien, sera le seul des trois à entrer dans l'histoire. Non parce qu'il aura multiplié les effets d'annonce, pourfendu la méthode globale déjà enterrée, esquissé une petite remise à plat des ZEP. Mais parce qu'il aura réussi l'exploit d'entamer très officiellement le choix de garder au collège les jeunes qui entrent au collège. Tant pis si l'apprentissage bas de gamme ne résout rien, tant pis si les entreprises ne veulent pas de stagiaires aussi précoces et fragiles. Tant pis si, en France, le « droit au retour », constamment brandi, reste un vœu pieux. C'est désormais fait : le « collège unique » est mis à mal, la pierre angulaire est fragmentée. Cela, on le sentait venir. Ce qui était moins prévisible, c'était que l'affaire se déroulerait sans anicroche, presque sans protestation, sinon rituelle. Quand le contrat d'embauche des rejetons issus des classes moyennes est insatisfaisant, c'est l'émeute. Quand on chasse de la sphère scolaire les « irréductibles » qui sont aussi les plus pauvres, c'est l'indifférence.
Le phénomène révèle que la critique du monde politique, de son inaptitude à penser long, à viser le bien public par-delà les alternances, est à son tour insuffisante. Après tout, l'abandon du collège unique ne gêne en rien les couches moyennes et supérieures qui contournent la plus élémentaire mixité sociale, gavent leurs enfants de cours du soir défiscalisés, et sont d'accord pour transformer les examens en concours. Il ne gêne pas non plus les enseignants qui préfèrent inscrire les carences des élèves au compte de ces derniers plutôt qu'à celui de l'institution. On aura vraiment tout tenté, dans ce pays, pour ne rien changer des sacro saintes habitudes, voire pour théoriser cette inertie - la chasse aux pédagogues ouverte par les plus corporatistes des professeurs et les plus réactionnaires des intellectuels est si violente et absurde qu'on ne lui voit qu'une fonction : inventer quelque justification au statu quo, quand bien même il est avéré que ce statu quo est scolairement meurtrier.
Parce que mon livre a souligné que tout n'est pas noir, que l'enseignement professionnel a opéré un grand bond en avant, que j'ai (aussi) rencontré des maîtres remarquables, justes et inventifs, on m'a dit que j'étais « optimiste ». Comme s'il fallait s'inscrire dans une pensée binaire, une pensée du tout ou rien. Ma foi non, je ne suis pas optimiste. Non parce que la réforme est impensable. Mais parce que nous détenons les instruments pour la penser, et que nous ne voulons pas nous en servir.
HH, mai 2006.
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