Alzheimer scolaire
L'école, décidément, est une chose trop sérieuse pour être abandonnée aux polémistes, au locataire de la rue de Grenelle, ou aux réal-télé-producteurs. Ils ont un point commun, ces temps-ci : tous nous refilent de la nostalgie à gogo.

Les polémistes (« le niveau s'effondre, etc. ») hurlent parce qu'ils craignent pour leurs petites1936professeurs habitudes corporatives et leurs chers « acquis », parce qu'ils regrettent, et on les comprend, la belle époque où le maître n'avait nul compte à rendre sur l'échec de ses ouailles. Le ministre, n'ayant guère d'argent à distribuer ni de politique bien définie, ressort la dictée et le retour aux « fondamentaux » - ça gagne du temps, c'est populaire, et ça ne mange pas de pain. Quant au réal-télé-producteur, dont l'audience et l'audience sont l'Alpha et l'Omega, il nous bâtit de toutes pièces un passé en carton pâte où des élèves tondus et tordus (de rire) réussissent à quatorze ans - miracle ! - les problèmes de robinet aujourd'hui expédiés par n'importe quel gosse de CM2.

C'est toujours difficile de parler d'éducation en considérant les faits. Parce qu'il entre de la tripe, là-dedans, et à bon droit. Parce que tout le monde a fréquenté l'école et engendré des rejetons qui fréquentent l'école, donc a un point de vue à émettre, une revanche à prendre. Parce que nous reconstruisons nos souvenirs : les chercheurs, pisse-vinaigre, montrent que nous enjolivons en vieillissant, et que si nous pouvions relire nos copies de seconde, nous serions effarés par nos erreurs et nos fautes.

Difficile d'imaginer combien l'école d'hier était parfois brutale, souvent fruste, et assurément peu anciens-elevesperformante. Avant la seconde guerre mondiale, la moitié des jeunes Français se hissaient péniblement jusqu'au certificat d'études. Maintenant, ils crapahutent jusqu'au bac dans la même proportion. En 1965, chaque année, 350 000 jeunes quittaient le système éducatif sans aucun diplôme. Maintenant, c'est 150 000 - 150 000 de trop. Nous parons de toutes les vertus l'enseignement d'hier parce que, hier, on éliminait sans se poser de questions, sans chercher à savoir si des élèves doués échouaient quand même, ou si les meilleurs étaient les plus riches - ce qui était le cas. L'école se trouve, d'une certaine manière, victime de son succès. Nous lui demandons plus de performance et plus de justice. C'est un peu comme en médecine : les bons docteurs de naguère nous paraissaient charmants et dévoués. L'ennui vient de ce qu'on mourait à tout coup, et qu'ils n'y pouvaient mais.

La rengaine nostalgique, c'est l'invitation à l'Alzheimer scolaire, l'invitation à contourner ce qui fâche, ce qui sème le doute, ce qui réclame un brin de lucidité. Nous perdons notre temps à ferrailler sur la hausse ou la baisse du niveau pendant que les vrais dossiers sont ailleurs. Bien sûr qu'il monte, le niveau moyen, bien sûr que le peloton de tête est plus étoffé, qu'il roule plus vite, et qu'il va plus loin. Le dilemme, c'est que les écarts se creusent. Notre école est plus efficace, les jeunes accèdent à plus de connaissances. Mais elle reste injuste : le bac d'élite, c'est pour les enfants de cadres. Elle reste sexiste : les filles sont les meilleures élèves mais on les oriente à la baisse. Elle discrimine : nous avons laissé se créer de véritables ghettos. Ce n'est pas une dictée qui terrassera ces démons, c'est une leçon de courage.

HH pour Elle, 27 septembre 2004.