Lettre ouverte à Michel le Bris, président à vie du Festival Etonnants Voyageurs


Du 26 au 28 mai 2007, j'étais l'un des invités du Festival Etonnants Voyageurs, à Saint-Malo. C'est un rendez-vous que j'aime bien car les auteurs viennent de loin et le public est disponible, curieux, pas protocolaire. Mais il se trouve que le grand timonier du Festival, Michel le Bris, a éprouvé le besoin, dans un débat public, de cracher sur mes livres. Dieu sait que ça n'est pas la première (ni la dernière) fois que ça m'arrive, le monde des lettres est familier de ces grattements d'ego. Une bonne ou une mauvaise critique, c'est notre lot commun. Mais Le Bris, en l'occurrence, était mon hôte et j'étais son invité. Là, nous ne sommes plus sur le registre ordinaire de l'intellocratie, nous sommes devant un manquement aux règles de la courtoisie. J'ai donc adressé à Michel la lettre suivante.



 

 Cher Michel Le Bris,

Tu m'as, voilà quelques mois, invité personnellement au Festival Étonnants Voyageurs en m'assurant, accessoirement, de « ton admiration ». La formule m'a semblé quelque peu fleurie mais l'invitation m'a fait plaisir car le public, à Saint-Malo, est d'une exceptionnelle qualité.

Je m'y suis donc rendu de bon cœur et ai assuré les rencontres prévues devant des salles chaleureuses et vivantes. Et, sur le stand de la Droguerie de Marine, toujours aussi convivial, j'ai eu la joie de parler longuement avec une foule de lecteurs. Ce sont des moments précieux.

Mais j'ai découvert dans Ouest-France, hier matin, donc en plein Festival, de quelle manière tu m'injuriais, expédiant publiquement avec la dernière grossièreté ma personne et mon œuvre. Je ne puis laisser passer cela. Pour trois raisons.

La première est que j'aime les gens courtois, que j'essaie, pour ma part, de m'y tenir, et que j'exige d'autrui la même politesse. Quand j'invite quelqu'un, je ne l'insulte pas sous mon toit, ni d'ailleurs sur le trottoir. Je ne te demande pas d'aimer mes livres, je serais très surpris que l'humour soit ton registre, mais je te demande un peu de savoir vivre.

La deuxième est que tu cèdes à une étrange confusion des genres. Tu es l'organisateur d'un festival, mais tu sièges dans tous les jurys, tu décernes les couronnes et, finalement, la seule palme qui vaille, c'est à toi que tu l'accordes. Imaginerait-on que M. Jacob, à Cannes, crache sur les films de la sélection, préside les débats, et s'érige en arbitre suprême ? C'est ce que tu pratiques. Voilà vingt cinq ans, mon ami Patrick Rotman et moi avons écrit Les Intellocrates où nous raillions les cumulards, ces intellos parisiens qui, tout à la fois, écrivent les livres, les éditent, les critiquent, leur décernent des prix, et touchent les dividendes trébuchants de cette omniprésence. Je suis un farouche partisan de la décentralisation. Mais j'aurais bien aimé que les cumulards restent à Paris et qu'un minimum de déontologie gagne la république des lettres.

La troisième est que tu ne parais pas supporter que, sur « tes » terres, d'autres écrivains existent et respirent. Je me rappelle que, lorsque j'avais publié Besoin de mer, tu m'avais dit cette phrase qui m'avait effaré : « Tu as écrit le livre que je voulais écrire... » J'ai la faiblesse de penser qu'il y a des mots pour tout le monde, de la mer pour tout le monde, et même de la Bretagne pour tout le monde. Je comprends que tes activité cumulées ne te laissent guère le loisir de produire l'œuvre que tu rumines certainement mais te conjure d'admettre que d'autres, à leur manière que tu es libre d'apprécier, poursuivent la leur.

Pour ces trois raisons, cher Michel, tu m'obliges à faire un choix. Je n'accepterai plus, à l'avenir, tes éventuelles invitations ni l'expression de ton admiration circonstancielle. Je viendrai à Saint-Malo chez mon libraire, je saluerai les édiles de cette ville qui m'ont toujours merveilleusement accueilli, je rencontrerai mes lecteurs fidèles, et je resterai léger sur mes semelles de vent.

Adieu donc,


Hervé


maoPS L'injure étant publique, tu comprendras que cette lettre le soit. Ma règle est de n'avoir qu'un discours, ce qui est, je le concède, assez original...