Interview au Nouvel Observateur Version imprimable Suggérer par mail
Le Nouvel Observateur. - Vingt ans après « Tant qu'il y aura des profs », un livre écrit avec Patrick Rotman qui n'était pas tendre avec l'école, vous publiez, en solo cette fois-ci, « Tant qu'il y aura des élèves ». Êtes-vous toujours aussi sévère ?


Hervé Hamon. - L'école de la République, je me sens très « tendre » envers elle. Et justement, dans ce livre, je m'applique à montrer qu'elle réussit des performances fort estimables là où on le relève le moins : dans les collèges « sensibles », dans l'enseignement professionnel court, par exemple. Je peux l'écrire parce que je suis allé sur le terrain, et que j'ai interviewé quelque 300 professeurs. Quant à ma « sévérité », elle porte sur les mécanismes, non sur les personnes. Où en sommes-nous ? En vingt ans, le niveau a monté. La Nation a investi. Fortement. Deux fois plus de bacheliers (or le bac reste un examen exigeant). La France, qui était à la traîne, dépasse un peu la moyenne des pays de l'OCDE. Le niveau a monté mais les écarts continuent de se creuser, trop souvent. Les « bons bacs », c'est pour les enfants de la classe moyenne et des cadres supérieurs. C'est pour les garçons plus que pour les filles (alors qu'elles sont meilleures élèves, on les oriente à la baisse, on leur offre moins de choix). Et il se crée, dans notre pays, des ghettos, des zones de relégation où les élèves sont incapables de former un projet d'avenir. L'école progresse, donc, mais elle est injuste.


N.O. - Pourtant, le pays n'a pas lésiné sur les moyens. Les dépenses de l'Éducation nationale représentent aujourd'hui près du quart du budget de l'État ? Vous proposez de faire davantage ?


H. Hamon. - Nous en sommes à 100 milliards d'Euros, la plus grosse part étant absorbée par la rémunération des personnels. Le coup des « moyens qui manquent » est désormais un coup tordu : c'est du bon usage de cette manne qu'il faut discuter. En outre, la décentralisation qui a confié aux collectivités locales la charge des établissements scolaires a porté ses fruits. Il y a vingt ans, j'avais visité des collèges à l'abandon, des lycées professionnels où les machines étaient ringardes, voire dangereuses. J'ai retrouvé des constructions neuves, des ordinateurs, des centres de documentation, des machines à commande numérique. L'instrument est bon. C'est la partition qui fait la différence.


N. O. - Vous décrivez des cours auxquels vous avez assisté. Les scènes sont parfois épiques.


H. Hamon. - Elles sont surtout incroyablement diverses. Le service public est aussi hétérogène que le public qu'il accueille. Les polémiques du type « conserver ou non l'élève au cœur du système » ne sont pas sérieuses. Il n'y est pas, il n'y a jamais été. Les polémiques du type « faut-il garder le collège unique ? » frisent l'humour noir. Il est tout sauf unique, le collège. La France - toutes tendances politiques confondues - a voulu ouvrir à chaque enfant les portes de la sixième. Mais aussitôt, elle s'est organisée hypocritement pour que des filières peu transparentes se reconstituent. On a enfourné des générations entières dans un système scolaire qui n'était conçu que pour une élite. Forcément, ça coince.


N.O. - Pour beaucoup de professeurs, gérer ce public hétérogène est épuisant. Un sondage récent montrait qu'une majorité d'entre eux réclamait la fin du collège unique, qu'ils jugent ingérable.


H. Hamon. - Pour faire simple, je dirai que j'ai rencontré deux types de professeurs. Il y a ceux qui acceptent l'ambition démocratique, qui adaptent leurs méthodes d'enseignement, qui vérifient que l'élève a vraiment pris possession du savoir transmis, et que ces connaissances ont façonné des compétences. Et il y a ceux qui veulent qu'on leur change les élèves, parce qu'eux, ils ne changeront pas leur manière de faire, ils n'entameront pas le statut libéral dont ils jouissent. La pente douce de l'habitude. L'exigence de qualité des premiers me semble supérieure.


N. O. - Selon vous, le cours magistral ancienne manière a vécu...


H. Hamon. - Pas à Louis-le-Grand ou assimilé. Mais ailleurs, il est de moins en moins convaincant. Leplantu_autres_pdagogies syndrome du « Cercle des poètes disparus », où le professeur monte sur l'estrade et fait son show face à des collégiens bouche bée d'admiration, me semble désuet. Un enseignant n'est pas là pour séduire ni pour faire du théâtre mais pour permettre à l'élève de s'approprier des connaissances et des savoir-faire. J'ai vu des cours moins spectaculaires mais autrement efficaces. Moins épuisants, aussi, pour le maître comme pour l'élève. Trouver la « bonne distance », c'est une technique et c'est un art, c'est le propre des pédagogues.


N. O. - Vous êtes virulent contre l'absence de gestion des ressources humaines dans l'Éducation nationale. On envoie les enseignants les plus jeunes et les plus inexpérimentés au casse-pipe, dans les collèges difficiles, et on bichonne leurs aînés dans les établissements de centre-ville, d'où ils ne veulent plus bouger.


H. Hamon. - Les fonctionnaires sont postulés interchangeables. On les nomme à l'aveuglette, on les parachute n'importe où. Et ça ne marche pas, ou mal. Affirmer que tous les établissements se valent, que toutes les classes se ressemblent, est une imposture. La réalité est évidemment autre. Les syndicats majoritaires défendent le système parce que la moulinette à points est leur fonds de commerce. Mais il est plus que temps d'affecter des professeurs volontaires et formés sur des postes dont le profil est clairement défini. Cela vaut aussi pour l'encadrement. Dans les classes préparatoires aux grandes écoles, on fait de la dentelle, on choisit les gens un par un. Pourquoi les collèges difficiles ne bénéficieraient-ils pas de la même attention ?


N. O.- Mais sans affectation autoritaire, trouvera-t-elle des candidats pour ces postes difficiles ?


H. Hamon. - Oui, si le contrat est clair et limité dans le temps. Cela s'est déjà pratiqué expérimentalement, avec bonheur, notamment dans l'académie de Créteil. Une perspective de carrière où l'on s'achemine mécaniquement de la périphérie vers le centre, du complexe vers le douillet, du froid vers le chaud, est immorale et décourageante. Le comble de l'hypocrisie serait de réclamer - sans y croire - qu'on expédie en banlieue les « meilleurs » professeurs (entendons les agrégés des bons lycées). Ils ne tiendraient pas trois jours... Heureusement qu'ils sont jeunes, les profs de collège, ils s'en sortent plutôt bien malgré une formation insuffisante.


N. O. - Mais l'Éducation nationale n'évalue-t-elle pas régulièrement ses personnels ?


H. Hamon. - Tout le monde est d'accord - y compris l'Inspection générale - pour constater que l'évaluation actuelle n'est pas crédible. Une notation administrative sans contenu. Des inspections individuelles éparses. Pas de sanctions positives, pas de sanctions négatives. Il faut changer de culture.


N. O. - Cette absence de vraie évaluation est à la base du mal-être enseignant, dites-vous.


H. Hamon. - A première vue, les enseignants jouissent d'un immense privilège : ils règnent sur leur classe, loin des regards de leurs supérieurs ou de leurs pairs. Ils sont inamovibles, protégés par un statut bétonné. En fait, ce « privilège » est une mauvaise affaire, et d'abord pour eux-mêmes. Si quelque chose cloche dans la classe, et il est probable et normal que cela se produise, ils ne peuvent s'appuyer ni sur leur hiérarchie, ni sur leurs collègues, ni sur l'inspection. Ils sont seuls, renvoyés à leur intime conviction, privés d'instruments d'analyse et de remédiation objectifs. Les professeurs veulent bien faire. Ils m'ont beaucoup dit et répété qu'avec des enfants ou des adolescents, on n'a pas le droit d'échouer. Au premier échec, ils retournent donc contre eux-même, silencieusement, le doute qui les travaille. Une saine évaluation, un travail collectif, une attitude plus professionnelle permettraient de sortir de là.


N. O. - Le système éducatif permet toutefois des initiatives heureuses. Vous donnez maints exemples, tel ce lycée où certains élèves ont fait leur seconde-première en trois ans, pour éviter un redoublement inefficace.


H. Hamon. - Il est parfaitement possible d'innover, dans l'Éducation nationale. Et cela donne des résultats. La marge de manœuvre des établissements est réelle. Dans la même commune, avec la même population scolaire, à moyens égaux, j'ai vu un collège qui tourne et, deux cents mètres plus loin, un autre qui se plante. Ce qu'il faudrait, c'est que les fameuses « équipes éducatives » ne soient pas un vœu pieux ou une formule rituelle (c'est généralement le cas), et que, lorsqu'elles fonctionnent, elles aient la durée pour elles. Ce qu'il faudrait aussi, c'est un encadrement de qualité, évalué et cohérent. Actuellement, un principal ou un proviseur n'a même pas la liberté de choisir son adjoint, et réciproquement. Si une « équipe » naît, c'est vraiment le produit de la chance et de la vertu.


N. O. - Le débat national sur l'éducation qui s'est lancé à l'automne dernier avançait l'objectif de « Faire réussir tous les élèves ». C'est imaginable ?


H. Hamon. - Ce n'est pas imaginable si nous conservons, de la réussite, un modèle unique, si nous concevons chaque élève comme le major de Polytechnique moins quelque chose, si nous persistons à orienter des jeunes vers l'enseignement professionnel par défaut, si nous enfermons les filles dans les sections réputées « féminines », littéraires ou tertiaires. Ce n'est pas imaginable, surtout, si nous n'effectuons pas un choix clair. Quand vous mettez les bons élèves dans une section réservée aux bons élèves, et les mauvais dans une section réservée aux mauvais, les bons réussissent très bien et les autres très mal. Si vous les mélangez, les bons réussissent très bien quoique un peu moins et les autres beaucoup mieux. Question : sommes-nous prêts à accepter un inconfort relatif pour que les élèves en difficulté réussissent mieux ? Cette question ne s'adresse pas seulement aux enseignants. Elle s'adresse aux parents, aux « consommateurs d'école », qui veulent le meilleur pour leur gosse mais surtout pas pour le gosse du voisin - même s'ils votent à gauche.


N. O. - Vous proposez des pistes pour aller dans ce sens ?


H. Hamon. - Nous devrons bien nous attaquer aux verrous qui paralysent le système. Le point central est l'obligation de service des enseignants : je fais mes 15 ou 18 heures de cours et je dispose. Il ne s'agit pas de leur demander de travailler plus. Il s'agit de leur demander d'être plus présents dans les établissements (qui doivent être aménagés en conséquence), d'accomplir moins de séances magistrales dont les élèves sont gavés et d'assurer un suivi différencié, attentif, concerté. Dans les pays étrangers où ce type de mesure a été pris, les résultats sont éloquents. Mais cela bouscule les habitudes et je ne crois pas que la majorité y soit prête.


N. O. - Ce n'est pas une réforme, c'est une révolution que vous réclamez. On imagine la réaction des syndicats enseignants !


H. Hamon.- Les principaux syndicats sont d'autant plus arc-boutés sur la défense de leurs acquis que, dans l'enseignement comme dans les autres secteurs, ils sont sur le déclin. La Fédération de l'Éducation nationale, toute puissante naguère, s'est écroulée. Or, plus le syndicalisme est faible, moins il est innovant. Au lieu d'être un association professionnelle capable de fédérer les intérêts particuliers mais aussi de penser l'intérêt général, il se transforme en machine à dire non.

Le sens de la pente est celui de la facilité méritocratique : renier l'école ouverte à tous pour flatter les corporatismes enseignants et le consumérisme des parents. Je soutiens, à l'inverse, qu'un gain de qualité n'est pas contradictoire avec un sursaut de la démocratie. Et que les recherches les plus prometteuses sont conduites à la périphérie des établissements « bourgeois » : dans les collèges difficiles, dans les lycées professionnels. C'est là que se trouve l'imagination. Et que l'honneur est sauf.

Septembre 2004
 
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