| Justice et information, l'affaire de l'Erika |
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Au lendemain de l'accident, Charles Claden et moi, qui nous trouvions aux premières loges, avions été consternés par la manière dont beaucoup de journaux relayaient n'importe quelle rumeur et dont la juge d'instruction, à l'aveuglette, mettait en examen (sans les entendre)... les sauveteurs, c'est-à-dire les trois officiers qui ont coordonné les secours à la Préfecture maritime. Nous avons même lu qu'ils n'étaient pas à leur poste, eux que nous avions constamment en ligne depuis l'Abeille. C'est moins grave qu'Outreau mais c'est le même mécanisme. Pire, un journaliste de FR3, Pierre Babey, avait tenté de fabriquer de toutes pièces une prétendue "affaire" dont il espérait sans doute qu'elle serait le scoop de sa vie. Le procureur de la République a heureusement crevé les baudruches, dégonflé les mensonges et rendu justice aux sauveteurs. "Carlos" et moi, dans notre livre d'entretiens Au bout de la remorque (Seuil), publié dans la foulée en 2001, avions essayé de livrer un témoignage précis dont chaque terme a été validé. Le voici. HH - Après la stigmatisation du grand Satan Total, on a cherché des responsables et des coupables immédiatement désignés - ça soulage, ça aide à penser que pareille catastrophe n'est qu'une faute humaine, et, donc, ne se reproduira plus. Le discours est devenu : on nous cache des choses ; les autorités, en l'occurrence la préfecture maritime, n'ont pas rempli leur quart convenablement, savaient depuis la veille et n'ont pas agi. Haro sur les militaires, puisque les militaires ne peuvent se défendre... Toi qui es bien placé pour savoir qui était de quart, qui n'était pas de quart, qui était présent, qui n'était pas présent, qui a parlé vrai, qui a menti, quel jugement portes-tu sur cette sorte de « lynchage médiatique » ? Ch.Claden. - J'ai été choqué. Pas qu'on se pose des questions - cela, c'est la moindre des choses. Mais qu'on amplifie, sans vérifier la moindre source, des rumeurs infondées. J'ai trouvé ça révoltant, parce que cela prenait la tournure d'une mise au pilori... - ...du Préfet maritime... Ch.C. - ...Même pas. Ce sont les adjoints du Préfet maritime qui ont été mis au pilori. Tant qu'à faire, il aurait été plus cohérent de viser le Préfet maritime lui-même, d'autant qu'il ne se dérobait pas. Outre l'aspect humain, lors de cette mise au pilori, il y avait une remise en question complète de tout le système de prévention, d'un système qui existe depuis 22 ans, qui a fait ses preuves, qui est la traduction d'une volonté gouvernementale, qui a inventé la prévention de second niveau, c'est-à-dire l'intervention entre incident et accident. Il n'est certainement pas irréprochable, ce système, mais il faut une sacrée dose de mauvaise foi ou d'ignorance pour ne pas reconnaître qu'il a fonctionné. Pour ne pas reconnaître le sérieux, le professionnalisme des gens qui se sont investis dans cette mission. - A-t-il fonctionné dans le cas de l'Erika ?
Ch.C. - Absolument. Même si les paramètres sont particuliers, si le drame de s'est pas produit sur le Rail mais en pleines eaux internationales, j'affirme que, dans le cas de l'Erika, le système a fonctionné. Mobilisation immédiate, sauvetage des vies, remorquage de l'épave : en mer, ce qui pouvait être entrepris l'a été, et vite.
Quand je dis que j'ai été choqué, je pense à des choses précises, à des manipulations de l'information. J'ai lu, et je sais lire, que les officiers responsables ne sont jamais à leur poste. Ils y étaie J'ai lu que, depuis l'Amoco Cadiz, rien n'a changé, rien n'a été fait. Il suffit de consulter le palmarès de l'Abeille pour vérifier le contraire en quelques secondes. Et il suffit de quelques minutes supplémentaires pour vérifier, du même coup, que l'Abeille n'est rien sans le système de veille qui l'entoure et l'utilise. Qui osera dire à mes gars, à ceux qui travaillent sur le pont, qu'il n'y a rien eu de nouveau sous le soleil depuis vingt deux ans ? Comme s'ils bossaient en dilettantes, sauvant un bateau par ci par là. Si nous avions été aussi peu rigoureux que ces « enquêteurs », combien de navires seraient aujourd'hui par le fond ?
Dix mois plus tard, c'est le Ievoli Sun qui sombre, après avoir été, lui aussi, écarté de la côte et des Que s'est-il vraiment passé, en la circonstance ? Nous avons un chimiquier en dérive, qui va couler. On aimerait bien penser qu'il serait possible de le garder à flot, mais il est terriblement engagé, il ressemble déjà à un sous-marin. Si on ne le prend pas en remorque, il va s'échouer sur Guernesey. Et d'après tous les chimistes qui ont été consultés, en cas de crash, d'échouement sur les roches, le risque d'explosion est sérieux, menaçant toute vie dans un rayons de cinq kilomètres. Au fond de l'eau, en revanche, le produit devient inerte. On ne se pose pas de question, on prend le risque. Si les autorités avaient voulu couler le bateau sur place, il existait une méthode beaucoup plus simple : il suffisait qu'un avion lui expédie un Exocet et l'affaire était entendue. Un enfant de 7 ans comprend ça. Mais quelques-uns ont voulu verser de l'huile sur le feu pour leur propre cuisine. L'honneur des gars était en jeu, donc je suis monté au créneau. - A propos des suites de l'Erika, je rappellerai un épisode précis. Un soir, nous sommes ensemble sur l'Abeille Flandre, nous allumons la télévision, nous regardons le journal national de FR 3, de 19 h 30 à 20 heures. Et nous tombons des nues. Le grand titre est annoncé : la catastrophe de l'Erika était prévisible et évitable, les autorités françaises étaient au courant, elles n'ont rien fait dans la journée qui a précédé la cassure du bateau et la catastrophe. Le sujet est notamment illustré par des images que j'ai tournées et qui ont été purement et simplement piratées, extraites de leur contexte, sans aucune autorisation. Et plus encore par des images de toi-même et de ton livre de bord. Te souviens-tu de la manière dont a travaillé le journaliste qui traitait ce sujet et qui t'a rendu visite à bord de l'Abeille ? Ch.C. - Oui, ça ne s'oublie pas. Lorsque quelqu'un vient vous voir et vous pose des questions fermées à tout bout de champ, vous vous dites que quelque chose n'est pas net. Ce journaliste m'avait téléphoné pour me dire qu'il rencontrait les gens du CROSS et de la préfecture maritime, et qu'il souhaitait faire quelques images de moi, pendant le quart, à la passerelle. Je n'y vois aucun inconvénient. Il arrive le lendemain matin, et ce n'est plus du tout la même histoire, il ne s'agit plus de me filmer pour illustrer le reportage. Assez fébrile, il me demande une interview. C'est pour le 20 heures, ça doit faire trois minutes à l'arrivée. Et il veut me faire dire, pendant deux heures, que l'Erika a lancé son Mayday le samedi après-midi, veille de l'opération, et que personne ne m'a prévenu... - Que les autorités responsables t'ont caché un Mayday ! Ch.C. - Voilà. Je lui explique en long et en large que ça ne tient pas debout, je lui raconte comment le commandant Mathur a annulé son message de détresse - ce qui lui a déjà été exposé par ses autres interlocuteurs, j'imagine. Mais il revient à la charge, sept ou huit fois. Je lui dis tranquillement qu'il perd son temps. La phrase qu'il veut que je prononce est que la Marine n'a pas fait son travail. Et j'ai répondu, obstinément : c'est vous qui le dites, ce n'est pas ce que je pense ni ce que j'ai vécu. Il s'en va enfin. Mais l'après-midi, pendant ma sieste (on devait appareiller pour une tempête), il envoie son cameraman à la passerelle, le cameraman déclare au lieutenant qu'il lui manque quelques images du journal de bord, et que je suis d'accord pour qu'il filme. Le lieutenant le croit de bonne foi. Quand j'apprends ça, la colère monte. Un journal de bord n'est pas un document confidentiel, je le communique volontiers mais j'en réfère toujours à ma compagnie. Le 23 décembre précédent, par exemple, une journaliste du Monde est venue à bord, a consulté le journal et en a tiré un long article bien documenté. Le soir, donc, nous sommes devant la télé, nous regardons le journal national de FR3, nous apprenons que le naufrage de l'Erika était « prévisible et évitable ». Et nous découvrons, outre tes images piratées, le commandant de l'Abeille Flandre, « mon ami Carlos », qui ouvre à la presse « pour la première fois » son journal de bord, d'où il ressort qu'un Mayday de l'Erika lui a été dissimulé, que la Marine a manqué de vigilance, etc. Moi qui joue systématiquement la transparence, j'ai été révolté, j'ai protesté auprès de la chaîne. Je n'ai reçu aucune réponse. Et ce journaliste, que je sache, sévit toujours. Je lui ai fait connaître mon point de vue. Il a répondu, sans courage excessif, que c'était le présentateur qui était responsable des titres... Il rêvait d'un scoop. Alors il s'est pris au jeu et il l'a fabriqué. - Quand tu as appris que trois officiers qui étaient de quart au Centre des opérations maritimes la nuit qui a précédé la catastrophe de l'Erika étaient mis en examen, quelle a été ta première pensée ?
Ch.C. - J'ai pensé : pourquoi pas moi? Tant qu'à faire, ce serait cohérent. Être mis en examen, si c'est l'étape nécessaire d'une recherche de la vérité, me paraît une chose normale. Dans le cas des trois officiers concernés, ce n'est pas la mise en examen qui m'a paru contestable, c'est la mise au pilori. C'est le fait que des témoins importants soient traités en accusés sans même avoir été entendus. Et qu'à travers eux, un système efficace soit contesté, hors de toute évaluation, en direction de l'opinion et des politiques - qui ont, pourtant, su le mettre en place. Cela trahit une fébrilité ambiguë, un désir de se porter à tout prix au devant de l'opinion bouleversée en lui livrant n'importe quoi sauf les faits. Personnellement, je n'ai pas, comme je l'ai déjà dit, été entendu par le juge. Mais j'ai déposé, après l'opération, devant les gendarmes maritimes, ce qui était la moindre des choses quand on a connu une affaire exceptionnelle, au lendemain de mon débarquement, fin janvier 2000. Où se procurer le film "Chasseurs de tempêtes"? Ici: http://www.amazon.fr/s/ref=nb_ss_w/403-6771466-2146827?__mk_fr_FR=%C5M%C5Z%D5%D1&initialSearch=1&url=search-alias%3Ddvd&field-keywords=Chasseurs+de+temp%EAtes&Go.x=8&Go.y=11 |
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