Le capitalisme à visage humain Version imprimable Suggérer par mail

Un loup est un loup

Je suis toujours amusé par les amis des animaux qui voudraient les transformer en agneaux dociles, en oisillons inoffensifs, en chienchiens à sa mémère, en nounours rondouillards, et autres peluches conviviales de l’arche de Noé. Les bêtes de compagnie, passe encore, elles se laissent domestiquer. Mais je respecte le goût du sang chez le requin, la détente du jaguar rattrapant sa proie et lui broyant la nuque. Un loup n’est pas méchant, ni gentil. Un loup est un loup, c’est tout. A le vouloir autre, à le dénaturer ou, pire, à lui prêter un déguisement anthropomorphique, on le trahit, ni plus, ni moins.

C’est un peu ce qui se produit, me semble-t-il, avec le capitalisme financier. Voilà des mois qu’on nous annonce sa « moralisation ». Beau sujet, noble propos.

Il y aurait un avant et un après. Avant, le capitalisme financier n’observait aucune règle, cherchait l’argent à tout prix, mentait comme un arracheur de dents, spéculait du matin au soir, se réservait la plus grosse part des bénéfices, jouait la concurrence féroce et déloyale, n’avait nulle considération pour la valeur travail, et distribuait primes, bonus, et autres joyeusetés à ses hauts dirigeants, les collaborateurs inférieurs se partageant les miettes.

Après, le capitalisme financier respecterait les règles, gèrerait l’argent en bon père de famille, parlerait vrai à ses clients, spéculerait à bon escient, distribuerait d’amples dividendes, afficherait une confraternité irréprochable, porterait aux nues l’esprit d’équipe, et répartirait ses gains de manière scrupuleuse et équitable.

Bizarrement, les Français ne le croient pas. Ni les Américains. Ni les Allemands. Ni les Belges. Ni les Anglais – surtout pas les Anglais. Ni les princes des Émirats. Ni les Chinois. Ni personne.

Inutile de nous raconter des histoires : on ne moralisera pas ce qui est immoral, on n’injectera pas de l’éthique dans ce qui est contraire à l’éthique. Beaucoup de patrons sont courageux et honnêtes, beaucoup d’industriels se battent et inventent. Mais, de grâce, ne demandons pas à un loup de ne pas être un loup. Obligeons le par la contrainte et la dissuasion à respecter les règles qu’il ne veut pas respecter, qu’il n’a aucune intention de respecter, et qu’il n’est pas dans sa nature de respecter.

Et cessons de nous étonner que les voleurs volent, que les profiteurs profitent, et que les escrocs escroquent.
Le Télégramme, mars 2009

 
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