|
Déni
Je me rappelle comme
c’était dur, en ce début des années 90. Pour les besoins d’un livre sur les
médecins cliniciens, je m’étais immergé dans leur univers, et j’ai découvert,
là, que l’aventure n’est pas à Ushuaia ni en quelque lieu exotique, que
l’aventure totale, « extrême », est au fond du couloir d’hôpital.
J’avais regardé
travailler des praticiens spécialistes de l’addiction aux drogues, notamment
aux drogues injectables. C’était l’époque où, face au VIH, nous étions
complètement démunis, où ceux qui avaient déclaré la maladie s’acheminaient
inéluctablement vers la mort. Michèle Barzach, quand elle était ministre de la
santé, s’était inquiétée de la propagation du Sida chez les toxicomanes et
avait recommandé aux pharmaciens de procéder à un échange gratuit des seringues
– ce que nombre d’entre eux refusaient. Je me souviens de nuits, place de la
Nation, où, dans un car de Médecins sans frontières, nous tenions des seringues
propres à la disposition des drogués. Tout près, la grande pharmacie ouverte 24
heures sur 24, refusait d’appliquer la loi.
Il en a coûté des
dizaines de milliers de morts.
A propos des
« salles de shoot », ce que les médecins nomment « centres
d’injection supervisés », il me semble revivre un aveuglement comparable.
Tandis que Roselyne Bachelot s’était déclarée intéressée par l’expérience menée
à l’étranger, Matignon a fait sèchement savoir que « sa priorité est de
réduire la consommation de drogue, non de l’accompagner ». Cela contre
l’avis d’à peu près tous les experts, tous les gens de terrain. Contre l’avis,
aussi, d’édiles de tous camps, et même de la commission d’enquête parlementaire
(droite et gauche confondues) qui s’est penchée sur la question et est allée
observer comment cela se passe à Bilbao où les consommateurs sont encadrés.
Les drogues dures sont un
mal absolu. Mais, comme en témoigne Françoise Barré-Sinoussi, prix Nobel de
médecine 2008, laisser les gens à la rue c’est accentuer le risque de santé
publique chez les plus démunis. 60 % d’entre eux sont contaminés par l’hépatite
C, qui n’a rien à envier au VIH. Qu’ils aient un contact avec des soignants,
qu’ils utilisent du matériel propre est une mesure de sauvegarde.
La confusion entre lutte
contre la drogue et lutte contre les drogués, telle que l’ont initiée les
États-Unis, renforce les trafics, la violence, les mafias. C’est inefficace,
c’est contre-productif . Ce que démontre le seul pays d’Europe qui ait
dépénalisé l’usage : le Portugal. La consommation baisse et la violence
aussi. En revanche, la santé publique progresse.
Mais que valent les faits
contre les idéologies ?
Le Télégramme, octobre 2010
|