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Mortel tabou
Je me suis frotté les
yeux, ai relu la nouvelle, puis l’ai relue encore. Selon une enquête de l’IFOP
(pour le journal Sud Ouest), 94 % des Français sont favorables à une loi
autorisant, sous certaines conditions, l’euthanasie. Les experts, en matière
d’opinion, sont d’ailleurs formels : le phénomène est constant. Déjà, en
1987, les avis favorables atteignaient 85 %.
Je songeais à la chape de
silence qui avait salué l’ouvrage du Dr Denis Labayle Pitié pour les hommes
que j’avais édité l’an passé et qui traitait du sujet. Pas une ligne (sauf dans
Sud Ouest et dans Le Télégramme). Nous avions même réuni, pour une conférence
de presse, à l’assemblée nationale, des représentants de l’UMP, du PS, des
Verts, et diverses personnalités prestigieuses. Pas une radio, pas une
télévision n’étaient là.
Jamais, peut-être, le
décalage n’a été aussi frappant entre la société civile et la société
politique. Non que cette dernière doive s’aligner à tout coup sur les
mouvements d’opinion. Mais réfléchissons un peu. Parmi les 94 % qui se sont
prononcés favorablement, existent très certainement beaucoup de gens qui, selon
des raisons philosophiques ou religieuses, récusent cette intervention – et
c’est bien leur droit. Mais ils la récusent pour eux-mêmes, non pour leurs
concitoyens.
Le monde politique, lui,
est moins nuancé et tolérant. Il s’est laissé terroriser par des lobbies
idéologiques ou religieux qui dépeignent l’euthanasie comme un meurtre quand
c’est un geste de compassion, de mort douce, en toute dernière extrémité.
Croire que les soins palliatifs, qui sont en soi une excellente chose,
résolvent le problème, n’est guère compatible avec la fréquentation des
hôpitaux : la douleur, la dénutrition restent souvent terribles et
interminables.
En Belgique, aux Pays-Bas
et dans un nombre croissant de sociétés, il est possible de rédiger un
« testament de vie » indiquant si l’on souhaite, ou non, être aidé en
cas de souffrances « insupportables et sans issue » – ce qui concerne
2 % des décès. La procédure est stricte, l’éthique irréprochable. En France,
l’hypocrisie règne. Pour avoir enquêté pendant deux ans dans le monde médical,
je puis affirmer que j’ai été le témoin de très nombreux gestes d’euthanasie
clandestine, avec toute la charge de culpabilité, toute la charge émotionnelle
qu’induit cette culpabilité.
La question n’est pas
d’imposer la mort douce. La question est de la permettre. Libre à qui veut de
la choisir ou non. Mais qu’une minorité très agissante ne nous dicte pas notre
choix.
Le Télégramme, novembre 2010
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