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On se calme quand ?
Je peux mourir tranquille. Après quarante ans, au bas mot, de labeur et de sacrifices, j'ai atteint mon but, réalisé mon rêve. Ça y est. J'ai ma photo dans Paris Match. Comme Angelina Jolie, comme Brad Pitt, comme Cecilia et Carla. Comme le pape et Fidel Castro. Comme l'étrangleur du Vaucluse.
Ça s'est passé un dimanche. L'attachée de presse de mon éditeur m'avait signifié que l'illustre journal souhaitait photographier les auteurs qui consacraient un ouvrage à mai 68 pour présenter leur livre. Et je me suis retrouvé, place de la Sorbonne, en compagnie de Glucksmann et Cabu, d'Alain Geismar et de Jean-Luc Hees, sans oublier mon vieux copain Patrick Rotman.
Le photographe avait préparé un décor. Un banc, des pavés épars, un drapeau rouge, des poubelles renversées. Nous nous sommes consultés du regard. Même la foire du trône n'aurait pas voulu d'une mise en scène aussi ringarde. Nous avons donc poliment décliné le carton pâte et pris position sur les marches de la chapelle.
Jeudi dernier, le sujet a paru. Titre : « Les nantis conformistes ». Commentaire : « On espérait une photo qui nous replonge dans l'atmosphère de l'époque, nous avons eu une réunion de sages sexagénaires dénués d'humour. »
Sur nos bouquins respectifs, rien. Mais un long papier où j'ai découvert que ceux qui, comme moi, avaient vingt ans en 68, sont tous, aujourd'hui, devenus « nos patrons ». J'ai appelé ma femme pour lui annoncer que je seconderais prochainement Laurence Parisot - qui a besoin de renforts ces temps-ci.
Et j'en appris bien d'autres sur moi-même et mes contemporains. Que j'appelais de mes vœux, hier, « un régime à la Pyong-Yang ». Que je suis devenu un « potentat gorgé de notes de frais ». Que j'ai soutenu la guerre en Irak. Que je me suis comporté en « caniche face aux commandos de la mort de Che Guevara ». Je vous la fais courte.
Ce style-là, moi qui ai un peu étudié l'histoire, je le connais : c'est celui de la presse antisémite d'avant-guerre. Mais peu importe. Ce qui importe, c'est l'état de rage dans lequel se mettent certains de nos commentateurs. Quarante ans après, mai 68, que je sache, c'est du révolu, même si nos vies intimes en ont été affectées. Un objet d'histoire qu'il convient de saisir avec les pincettes de l'histoire.
Mais non, ils en tremblent encore, ils s'énervent, ils truquent. Et inventent des barricades de grand guignol. On se calme quand ? Dans quarante ans ?
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