Parlons d'Haïti Version imprimable Suggérer par mail

Attention aux mots

Tandis qu’affluaient, plus effrayantes et sombres les unes que les autres, les nouvelles en provenance d’Haïti, un mot revenait souvent – pas toujours – dans la bouche des correspondants : les pilleurs se sont mis à l’ouvrage, la population ne sait comment se prémunir contre les pillages, des bandes de jeunes (vous avez remarqué que les bandes sont généralement « de jeunes » ?) ont entrepris de piller ce qu’il reste des entrepôts, l’armée américaine se déploie pour prévenir les pillages, des pilleurs ont été aperçus machette à la main, etc.

Si Haïti était, par tradition, la plus sereine des nations, la plus policée, la plus prospère, la mieux administrée, cela se saurait. Cela se saurait même depuis longtemps, depuis l’époque où la France rançonnait ceux qui avaient eu l’audace de proclamer la première République noire, depuis l’époque où les Américains, méthodiquement, fomentaient coup d’État sur coup d’État et maintenaient au pouvoir des dictateurs sans scrupule.

Mais je voudrais vous y voir, nous y voir, sans rien à manger, sans eau, sans aucune ressource, dans le dénuement absolu et l’odeur des cadavres. Avec les proches ensevelis et les enfants qui hurlent. Moi, je crois bien que je pillerais ce que je trouverais, sans considération de l’ordre ni de la propriété, je pillerais ce qui s’offrirait à moi, à nous, essayant seulement de ne pas transformer ce pillage en guerre, en rivalités sanglantes, en combat pour moi seul – du moins je l’espère.

S’agissant d’Haïti, les journalistes ont été et sont grandement utiles. Ils ont dû prendre des risques, côtoyer l’horreur. Et j’observe avec une sympathie particulière ceux qui, en outre, ont su garder leurs distances avec les mots. Car qu’est-ce qu’un pilleur ? Un individu sans scrupule qui profite des circonstances pour arrondir sa petite pelote – cela, on le devine, c’est la rançon de toutes les catastrophes ? Ou bien des gens privés de tout qui s’organisent pour survivre avec un obstination admirable ?

Que je sache, les Haïtiens, tout misérables qu’ils soient, ont manifesté un sens de l’entraide, de la débrouille, de l’auto-organisation exceptionnels. Ils ont besoin de secours mais, plus qu’aucun autre peuple, peut-être, ils ont le talent de vivre, ils possèdent l’art de la douleur et de l’endurance. Leurs merveilleux écrivains, qui manient et tordent si souverainement notre langue, le montrent mieux que personne : attention aux mots, au piège des mots.
Le Télégramme, janvier 2010

 
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