|
Le salon des pas perdus
Ça fait trente ans que ça
dure, et pourtant je suis agoraphobe. Je me sens dans l’obligation d’assister à
la soirée inaugurale du Salon du livre, porte de Versailles, à Paris. Et ça
fait trente ans que je me demande ce que je fais là, parmi cette foule de
circonstance, vorace et assoiffée, qui tourne en rond tandis que ruissellent
les mêmes mots convenus, les mêmes phrases rituelles, les mêmes épithètes
ronflantes, le même blabla.
Ce qu’on vénère, au Salon
du livre ? Sûrement pas Umberto Eco, Marguerite Yourcenar, Truman Capote
ou Raymond Chandler. Les héros du Salon du livre, les poids lourds, les valeurs
sûres s’appellent Ruquier, Zemmour, sans oublier Chantal Laborde, l’artiste de
la météo dont les confidences sont tellement émouvantes et inattendues. Bien
sûr, non loin de là, pour donner le change, pour assurer un peu de culture, des
écrivains, des « vrais », s’époumonent dans des micros inaudibles
devant un maigre public. Pâles diversions.
On avait l’habitude de la
tambouille, on n’était pas dupes. Mais, cette année, on a touché le fond. Les
exposants, grands ou petits, « réduisent la voilure ». Hachette
boycotte carrément. Bayard aussi. Le Syndicat national de l’édition n’arrive
plus à se trouver un président. Plus question, même, d’inviter et d’honorer les
écrivains de quelque nation étrangère. Le Salon se donne pour ce qu’il
est : une foire en pleine déconfiture, un marché dont le business est hésitant,
dérouté. Et qui consacre la disparition de l’auteur, celui auquel les
hebdomadaires décernent négligemment deux ou trois étoiles – quand on a pris la
peine de lire.
Les vrais salons, il y en
a. Le week end dernier, par exemple, j’étais à Binic, en baie de Saint-Brieuc.
Une poignée de
passionnés, encouragés par une municipalité courageuse, invitait des écrivains
à s’exprimer. A s’exprimer vraiment. Lectures de comédiens, rencontres
thématiques, petits-déjeuners littéraires dans les bistrots du ports. C’était
frais, c’était vivant, c’était chaleureux, c’était épatant. Les
« vedettes » n’écrasaient pas les nouveaux venus. Les
« people » avaient le bon goût de se trouver ailleurs. L’organisation,
impeccable (d’autant plus impeccable qu’il s’agissait d’une première),
s’éclipsait derrière la littérature, mais restait vigilante et disponible. Nous
nous sommes quittés comme des amis éblouis, nous nous sommes donné rendez-vous
pour la prochaine.
Vous pouvez me
croire : ces choses-là n’arrivent que dans les romans.
Le Télégramme, mars 2010
|