Pourquoi donc un roman-feuilleton ? Version imprimable Suggérer par mail



radio-transistor_1179702348Sur mai 1968, il me semble m'être déjà exprimé avec Génération, en compagnie de Patrick Rotman, ou Le Vent du plaisir1, en solo. J'ai donc résolu de ne pas ajouter un essai de plus à l'avalanche. Nous avons tant de peine à nous pencher posément sur l'histoire récente que j'ai préféré passer par la fiction.

Pas n'importe laquelle : un roman-feuilleton, genre pour lequel j'ai, de Zévaco à Maupin, une tendresse particulière. Et puis il me semblait que le genre du feuilleton, l'abondance des dialogues, la succession des séquences, correspondait à l'événement lui-même. En mai 1968, chacun était étonné par ce qu'il entreprenait quotidiennement et se demandait chaque matin Mais qu'est-ce qu'il m'arrive ? Excellente question.

 Retrouver un peu de fraîcheur n'est pas une mince affaire.

Car on va y avoir droit, c'est fatal, c'est français. Les pour les contre, les décrypteurs d'arrière-garde, les sentencieux, les re-découvreurs de la lutte des classes, les vieux revanchards, les jeunes revanchards. C'est l'inconvénient des anniversaires. Les tartes à la crème vont voler bas.

On va nous raconter que « les soixante-huitards » nagent dans la nostalgie des années soixante. Drôle d'idée. On peut avoir la nostalgie de la jeunesse, mais comment avoir la nostalgie d'une époque pareille ? Cette génération-là est née d'une guerre mondiale, a grandi sous les guerres coloniales, a perdu son âme en Algérie, a respiré - et respirait encore, en 1968 - l'air vicié de la guerre froide. L'Espagne, la Grèce, le Portugal, et tout l'Est de l'Europe vivaient sous des dictatures.
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Je ne crois nullement que la planète, en 2008, soit rassurante et pacifiée. Mais la nostalgie, non merci, sans façon.

On va nous faire le coup de Salut les copains et du tendre yéyé. Et l'on oubliera de dire, malgré l'élan des Trente Glorieuses, la pauvreté des ouvriers, l'absence de droits sociaux, la scandaleuse condition des femmes, l'interdiction de l'avortement, la télé aux ordres. On oubliera de dire que, lorsque je me suis présenté au baccalauréat, nous n'étions que 11 % d'une classe d'âge à nous hisser jusque là. Alors la nostalgie, non merci, sans façon.

On va nous dévider les bobards habituels. Que tous les « soixante-huitards » sont devenus directeurs de journaux, producteurs de cinéma, publicitaires ou ministres. Et il faudra, camarade Sisyphe, éternellement remonter la pente, expliquer que ce ne fut nullement un accélérateur social.

On va nous dépeindre les années 68 comme le triomphe de l'individualisme. Misérable contresens. Nous n'avons pas voulu être les bons petits soldats de factions qui nous racontaient que tous les Français avaient été résistants ou que le bilan du communisme était "globalement positif". Nous avons cherché à militer en disant « je » au sein d'un mouvement solidaire.
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« Tout pour ma gueule », c'est la devise de Sarkozy, pas celle de « Dany le rouge ».

On va nous reprocher que ce fut très désordonné. Et là, ma foi, c'est totalement vrai. Étrange pays qui ne sait se mettre à jour que dans les convulsions et qui ne répond à sa jeunesse que par la matraque.

C'est parti dans tous les sens, mais ce fut une fête, une sacrée fête. Une fameuse partie de plaisir, d'humour spontané, d'autodérision permanente. La merveille de mai 68, c'est que, lors de cette révolution-là, nul ne voulut vraiment tuer et nul ne voulut vraiment mourir. Comme quoi l'Histoire, parfois, progresse.

On va enfin nous ressortir les slogans éternels, en feignant de croire qu'ils expriment la collectivité et non leurs auteurs. Il est interdit d'interdire. Parfait. 68 serait donc un temps où la permissivité fut totale. Faut-il rappeler que ce sont les « soixante-huitard(e)s » qui ont exigé et obtenu la criminalisation du viol ? Jouissons sans entraves. Sans doute, nous ne nous en sommes guère privés, ça changeait. Mais l'autre n'a pas moins droit au plaisir, à un autre plaisir, un plaisir autre. Cette école du désordre fut école du respect - respect de l'homosexuel, par exemple.

 Politiquement, mai 68, ce ne fut pas un début, comme nous le scandions, ce fut une fin. La fin d'idéologies sénescentes. La fin du Parti qui a toujours raison. Politiquement, mai 68, c'est du passé, du vieux, de l'objet d'histoire qu'il faut traiter avec les pincettes appropriées. Politiquement, mai 68, c'est un prélude à la chute du mur de Berlin.

Mais culturellement, ça n'est pas fini. Pas du tout. L'acharnement même avec lequel tant de voix se lèvent pour liquider mai 68 est un aveu ingénu. L'aveu de chambardements dont nous ne sommes pas remis. Entre l'homme et la femme, entre le parent et l'enfant, entre le médecin et le patient, entre le maître et l'élève, entre le juge et le justiciable, entre le fou et le normal, entre les terriens et la terre, entre l'architecte et la ville, la brèche fut ouverte et le reste malgré toutes les tentatives d'évacuer les réponses en évacuant les questions ? et réciproquement. Notre vraie révolution est d'avoir été récupérés.

C'est du passé et ça n'est pas du passé. C'est du vieux et ça frémit encore. C'est un lointain printemps dont le parfum reste vif. Il fallait un roman pour le dire, un roman pas sérieux.
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                                                                                                                              HH, mars 2008


 

1Éditions du Seuil.

 
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