| Sur mai 68 |
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N.B. A l'occasion du quarantième anniversaire, les Editions du Seuil remettent en vente Génération en édition courante et en édition de poche. Désolé, je maintiens : 68 et sa suite, ce fut une importante partie de plaisir. Une fin, pas un début Mais quoi ? La Révolution, avec majuscule ? Contresens parfait. L'habillage « révolutionnaire » de ce qu'on nommait pudiquement les événements n'est qu'un spasme d'agonie, une thérapie de sortie. En mai, les jeunes manifestants que nous sommes se donnent l'encadrement alors disponible : d'autres jeunes , de peu leurs aînés, extrêmement politisés, issus de la gauche catholique, de la dissidence (on n'employait pas encore le mot, à l'époque) communiste, ou d'une aristocratie intellectuelle, bien représentée par l'École normale supérieure, qui entendait refonder dans sa pureté théorique et sa pratique prolétarienne un marxisme anémié et compromis. Mais c'est un malentendu : les vrais insurgés se fichent du palais d'hiver et les vrais bolcheviques n'ont ni fusils ni soldats. Au départ, une fièvre adolescente dont les adultes préféreraient, affolés, croire qu'il s'agit d'une acné rituelle, moquant comédons, papules, nodules et pustules. Ils se trompent. Le frivole est ici éloquent, et l'on aurait tort de penser 1968 sans reparcourir les sixties. Quand Europe n°1, la station dans le vent, organise une folle nuit, au soir du 22 juin 1963, place de la Nation, sous la banderole de Salut les copains!, la France conforme nargue ou s'insurge. D'autant que les « copains » sont venus au rendez-vous, par centaines de milliers, à l'appel de Franck Ténot et Daniel Filipacchi, deux fous de jazz qui remplacent TSF par SLC. Cela démarre au son de Rock around the clock. Et cela continue par Twist, twist again. Le lendemain matin, les éditorialistes sont consternés. « Il y a une loi, une police et des tribunaux. Il est temps de s'en servir avant que les barbares ne saccagent l'avenir de la Nation » geint Paris-Presse. Et Philippe Bouvard, dans Le Figaro : « Quelle différence entre le twist de Vincennes et le discours de Hitler au Reichstag, si ce n'est un certain parti-pris de musicalité? »... Le sociologue Edgar Morin, seul de son espèce, publie dans Le Monde une analyse prophétique du Les hôtes des campus, de manière plus élaborée et plus cérébrale, affirment leur différence. La « société de consommation », dont Georges Pérec, l'auteur des Choses, a si parfaitement décrit l'attrait marécageux, propose des canapés, des tapis, des moulinettes, des résidences secondaires - une vie rectiligne et docile, sournoisement feutrée. La génération de 1968 s'offre le luxe de refuser ce luxe-là. Elle ne veut pas être digérée, soumise, banalisée, elle refuse le plaisir cotonneux. Ce n'est pas l'exclusion qu'elle craint, c'est tout le contraire. C'est l'intégration douillette, le statut de « cadre », et la perte d'âme. Les plus politisés se tournent vers leurs pères, et leur adressent des questions gênantes. Pourquoi avez-vous été nazis, fascistes, collaborateurs, impérialistes, papistes muets, ou staliniens complices? Pourquoi nous avez-vous raconté des fables patriotiques, pieuses, quand vous étiez lâches, ou pire? Même ceux dont les parents ont été résistants, héroïques, sont frustrés. Le conflit mondial s'est soldé par la victoire des Alliés, mais cette victoire n'a pas débouché sur son prolongement escompté, son prolongement social - une meilleure répartition des richesses, le véritable droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Qui plus est, les vainqueurs de la bête immonde ont été capables de reproduire des comportements analogues à ceux de l'ennemi terrassé, protégeant des dictatures, pratiquant la méthode forte et la magouille honteuse, spoliant des continents entiers. Cette génération, la mienne, est à la fois issue de la guerre, horrifiée par la guerre, et en mal de prouesses. Elle est née de la guerre (mondiale). Elle a grandi dans la hantise d'un conflit nouveau (sous la guerre froide). Elle a atteint l'adolescence traumatisée par des politiques dont les objectifs et les méthodes paraissaient contredire l'acquis des démocraties (les guerres coloniales). Et elle se retrouve au milieu du gué. En Europe, au Japon, elle est la première à être dispensée de combattre, mais la fantasmagorie du combat l'habite encore, d'autant que les seuls appelés aux armes, les C'est en France que l'entrelacs de ces courants est le plus serré. A distance, la chose est compréhensible. Voilà un pays dont la tradition révolutionnaire - quarante-huitarde, notamment - est constitutive, dont la croissance est spectaculaire, dont les conservatismes sont fermement verrouillés, dont la mémoire immédiate est entachée de zones d'ombre et d'amnésie suspectes : le régime de Vichy n'est l'objet d'aucun débat, ni à gauche, ni à droite ; le leader de l'opposition, François Mitterrand, fut décoré pendant la collaboration et participa, en tant que garde des Sceaux ou ministre de l'intérieur, aux gouvernements qui choisirent de répondre par les armes aux revendications des Algériens. Voilà un pays dont la fibre républicaine est tout entière identifiée à l'école et qui ne parvient cependant pas à concilier proprement ouverture démocratique et sélection des talents. Un pays bloqué, noué. Parce que le couvercle de l'Histoire pèse lourd, mai 68, en France, est le fruit, chez les manifestants eux-mêmes, chez moi, chez nous, d'une ambiguïté au sein de la force autonome que les jeunes constituent de fait, et revendiquent en droit. Deux ailes très inégales d'une jeunesse plus différenciée qu'il n'y paraît se sont, pour l'occasion, fondues. Le peuple étudiant, qui n'est plus et ne veut plus être celui des fils à Papa conteste la routine universitaire mais barbote dans l'idéologie. Et le peuple yé-yé, lui, vise d'abord à desserrer le carcan familial, à exister par lui-même. Les seconds requièrent un porte-voix, les premiers le leur fournissent. Les premiers appellent de leurs vœux une « classe ouvrière » supplétive, les seconds, les jeunes « ouvriers spécialisés », la leur fournissent. Et les uns et les autres communient dans l'adolescence prolongée, dans la peur narcissique de vieillir, de devenir adulte ou semblable aux adultes.La fameuse voie révolutionnaire qu'espéraient ouvrir les plus militants n'a jamais trouvé en France un commencement de chantier, ni un bras armé. Même la « gauche prolétarienne » (dont les leaders, au départ, ont boudé le mouvement, crachant sur les petits-bourgeois qu'ils étaient eux-mêmes), groupuscule maoïste spontanéiste drainant dans son sillage des intellectuels prestigieux tels que Sartre et Foucault, s'est, après l'attentat palestinien de Munich et l'assassinat d'un de ses membres par un vigile, à la porte des usines Renault, heureusement dissoute au premier sang. Quant aux trotskistes, dont le service d'ordre fut efficace et raisonnable, ils attendent encore que la « répétition générale » se transforme en Première. « Ce n'est qu'un début » répétaient les manifestants. Mais non. En matière de Révolution politique, Au Japon, en Italie, en Allemagne (tous pays qui avaient connu la dictature et qui avaient à purger un passé fasciste), le dénouement fut moins tranquille. Pendant quelques années, des groupes ultra minoritaires, isolés et s'enfermant dans l'isolement, dérivèrent jusqu'au terrorisme, laissés pour compte d'un mouvement qui n'était pas leur, qu'ils ont perdu de vue, et qui les a perdus de vue. La vraie postérité politique de 1968, ce n'est pas la Révolution, c'est la proscription de cette dernière jusqu'à l'épuisement. C'est l'adieu au grand soir, à la terrifiante mythologie de l'autre rive, de l'an 01, de l'avant-garde autoproclamée, de la classe ouvrière messianique qu'on finit par expédier en camp, tranche après tranche. Cela prit des mois, quelques années pour certains, mais l'œuvre des gauchistes fut de s'assumer, en dernière analyse, comme l'ultime génération révolutionnaire occidentale, prenant soin, qui plus est, de balayer derrière elle. Nous avons connu, en 1968 et dans la phase qui a suivi, le désagrément de vaines et dangereuses batailles rangées. Mais nous avons eu le plaisir de couper peu à peu le cordon avec tout ce qui pouvait ressembler au communisme stalinien - langue de bois, jeunesse embrigadée, intellectuels Reste à comprendre pourquoi cette « thérapie de sortie » est passée par un simulacre, par une fiction. Je crois que cela est dû, pour une bonne part, à ce nous avons été, plus ou moins consciemment, à la fois acteurs, victimes et objets d'une mise en scène : on nous avait raconté que la France avait gagné la guerre, que les Français avaient massivement résisté à l'occupant, que l'antisémitisme policier était une invention étrangère, que le « pays des Droits de l'Homme » pouvait subir la torture d'État mais non point l'ordonner. On nous avait raconté que la gauche était innocente, que Lénine avait été trahi, que la quête des lendemains qui chantent n'était pas mortifère, et que Mao corrigeait, de l'intérieur, l'imposture bureaucratique. Nous avons, un instant, eu l'illusion de sauver nos pères en nous sauvant nous-mêmes. Mais notre doute inavoué était assez puissant pour que nous nous contentions de « faire comme si ». Après tout, nous avions reçu le demi mensonge en héritage. Nous n'avons donc pas eu le plaisir de faire la Révolution. Tant mieux. Nous avons eu celui de vérifier que s'en défaire, quand on vit en paix et en démocratie, est un plaisir très supérieur. Nous avons assez vécu avec les morts pour savoir que la paix n'est pas acquise ni évidente, pour apprendre à en jouir. Et nous avons assez voyagé, assez communiqué - nous sommes la génération inaugurale des charters et des tubes cathodiques -, pour mesurer notre privilège, et notre dette envers les continents et les peuples qui en sont frustrés. La grande figure emblématique, Daniel Cohn-Bendit, le farfadet de la rue Gay-Lussac, qui collait au pavé parisien, n'a pas usurpé sa popularité du moment. Nous sommes tous des juifs allemands est sans doute le slogan le plus généreux et le plus subversif, le plus chargé d'Histoire, qui ait été hurlé lors des journées d'émeute - le slogan qui annonçait la fin de la guerre. Et le talent modérateur de Individualisme et autonomie Cette ambivalence admise, on peut enfin donner libre cours à l'ivresse. Le plaisir de mai 68, ce n'était pas le torrent logorrhéique du théâtre de l'Odéon (je ne supportais pas de voir Barrault maltraité, lui qui, tout récemment, avait monté Les Paravents de Genet), ce n'était pas même Sartre, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, répondant à des questions plutôt nigaudes et scolaires (est-ce que l'enfer, finalement, c'est les autres ?). Sartre, cette nuit-là, était assis à la place exacte où habituellement officiait son ex-camarade normalien Raymond Aron, remarquable professeur, qui nous enseignait une peu conformiste « sociologie de l'université », cette université qui le traitait fort mal et qu'il a défendue, seul, quitte à subir l'opprobre, cependant que les mandarins, les vrais, avaient filé à la campagne comme les ci-devant, sous la terreur, s'abritaient en Prusse ou en Angleterre. Je citerai une autre scène qui marque les limites du genre. Autour du Lion de Belfort, place Denfert Rochereau, nous étions, un soir, plusieurs dizaines de milliers à tourner en rond, attendant une consigne mais prêts à vilipender le premier qui s'aviserait de la formuler. Sur le Lion lui-même, les chefs bolcheviques étaient juchés, perplexes : où entraîner cette foule ingouvernable ? On sentait que les émissaires des courants, sous-courants, chapelles, coteries, se disputaient l'initiative mais cherchaient, simultanément, le moyen d'en rejeter sur l'autre la responsabilité au cas où elle aurait été mal reçue. Daniel Cohn-Bendit a tranché le nœud gordien. Il s'est équipé d'un minuscule porte-voix et il a crié à la foule : - Où voulez-vous aller ? Personne ne l'a entendu. Un brouhaha incompréhensible a traversé la place. - Bon, a dit Cohn-Bendit, accompagnant sa phrase inaudible d'un ample geste. C'est d'accord. On va par là. Faites passer. « Par là », c'était le boulevard Arago. La meute s'y est engouffrée gaiement, avec docilité. Tandis que nous défilions en dansant sous les fenêtres de la Santé, d'où émergeaient, entre les barreaux, les avant-bras et les mains de prisonniers (on devinait qu'ils avaient dû se jucher sur des tables, se faire la courte échelle pour répondre ainsi aux clameurs de la rue), une pensée sacrilège, une de ces « mauvaises pensées » dont ma catéchiste jurait qu'elle m'expédierait au bain d'huile bouillante, m'a envahi pour ne plus me quitter. Je me suis dit que, sans doute, la démocratie « bourgeoise », dite formelle par les disciples d'Althusser, est pleine de vices et de faux semblants ; mais que sans démocratie représentative, il n'est pas de démocratie du tout. Pas plus que la parole spontanée ne me semblait, en elle-même, intéressante (il m'intéressait qu'elle eût le droit de jaillir), pas plus que la parole prolétarienne ne me semblait, en elle-même, visionnaire (un ouvrier a raison quand il a raison, voilà tout), l'inorganisation populiste ne me semblait conduire à la liberté. Ce que j'aimais, dans ces cortèges, c'était le personnage de Sempé dont la modeste pancarte, au milieu d'une cohue bardée de slogans, annonce : on a trouvé ce gant. Aujourd'hui, l'ordre rassure volontiers, on ne fréquente pas l'église mais on inscrit les petits chez les scouts parce que c'est bien tenu, le consensus fadasse de la vie politique n'est pimenté que de fuites scandaleuses - les juges ravitaillant des journalistes qui se transforment en juges supplétifs-, on oscille entre l'épouvantail de la mondialisation et le mirage d'une société civile transnationale contournant les États, les journaux hebdomadaires servent à la Une le hit-parade des meilleurs placements, la lutte contre le sida mollit depuis que les blancs se portent mieux, et il est d'assez bon ton de traiter la première moitié des années 70 avec une condescendance suspecte. La machine désirante se serait emballée. Le laxisme se serait emparé de nos intellectuels, de nos gouvernants, de nos pédagogues, et de nous-mêmes. Une onde de lubricité facile et d'éjaculation précoce aurait corrompu nos âmes, nos fils, nos filles et nos compagnes. Il serait temps, scrogneugneu, de rentrer à la maison, et de jouir exclusivement le vendredi, jour du poisson, sur une couche réglementaire. C'est un peu court. Il y a là un trou de mémoire et un manque de perspicacité. Car ces « années de rêve » ne furent, ni de tout repos, ni futiles. Un discours sociologique hâtif voudrait que ce qui ait finalement triomphé, à travers la crise, soit l'individu, le culte du « je » qui s'« éclate », le moi narcissique porté aux nues. Contresens parfait. Les soixante-huitards, inventant leur plaisir et le proclamant légitime, étaient beaucoup moins les fourriers de l'individualisme que les champions de l'autonomie. Nuance. Dire « je », sans doute, revendiquer une pensée singulière et le droit de la notifier, assurément. Mais ce « je » dérangeant était une réponse plus qu'un décret d'autosuffisance. Réponse à la pensée pré-mâchée - orthodoxie sénile des post-staliniens, humanisme dégoulinant des communistes « à visage humain » (ceux qui hasardaient une timide parole démocratique avec des piaulements rougissants), rhétorique besogneuse de ce que mon maître et ami François Châtelet baptisait la P.S.U.[1], la « philosophie scolaire et universitaire », cynisme tranquille d'un langage patronal antédiluvien, veulerie d'une télévision à la botte (le ministre de l'information, en ce temps-là, installait ses bureaux au-dessus des studios, ni plus ni moins), mises en garde des bons apôtres certifiant que la pilule, outre la damnation, promettait mille cancers, et puis morgue sado-masochiste des gardes rouges eux-mêmes, brandissant leur petit livre et prêts à instruire, vite fait, le procès des traîtres par le peuple juge, c'est-à-dire par eux-mêmes.Dire « je », dans ce contexte, n'était pas seulement pousser son cri pour la satisfaction de J'aimais, alors, la manière dont mille questions t'étaient posées comme une question ad hominem. Le sort des handicapés. Le statut des malades mentaux. La condition des prisonniers. La détresse des petits paysans dont la production laitière est inférieure aux normes de la coopérative. Le tabassage des drogués. Les foyers d'immigrés, exigus et rentables. Les jeunes ruraux sans terre ouvriers depuis peu. La dictature indonésienne. Le silence calfeutré des homosexuels relégués aux backrooms. Le goulag de Sékou Touré, dont la gauche respectable ne voulait rien entendre. Les fables du lobby nucléaire. Le soutien apporté par la démocratie américaine à la dictature grecque. La misère de l'enseignement technique, et l'orientation vers ce dernier vécue comme une condamnation. La province maltraitée. La banlieue amochée. Le petit peuple des villes déporté à perpète. Et ainsi de suite, sans trêve ni repos. Ce que j'aimais, au Larzac, ce n'était pas qu'une armée de barbichus se mobilise pour empêcher l'armée glabre d'investir quelques bergeries. C'était le fait que ce plateau sublime devienne réellement, concrètement, l'affaire de citoyens qui, « normalement », lui étaient étrangers. Ce que j'aimais, lors de la grève du Joint Français, à Saint Brieuc, c'était que la protestation d'ouvriers très modestes, considérés comme moins que rien par des employeurs lointains et désinvoltes, devienne un grand événement, et mérite l'appellation tant la grève était conduite avec intelligence et tant elle exprimait une « juste revendication ». Nous avions, à cette époque, le sens de l'assemblée. Et nous en avions le goût, abusant des réunions, meetings, manifestations. Maintenant que les « forums » se sont déplacés vers la toile virtuelle, ce besoin de quitter sa maison, de battre les estrades, paraîtra incongru. Il était complexe, ce besoin. Les uns étaient en quête d'une chaleur fusionnelle. D'autres - j'appartenais à la seconde Ma génération, non contente d'épuiser un modèle en a induit un autre : changer la vie sur le terrain social, se méfier du tout-à-l'État, de la clôture fatalement sécrétée par la politique professionnelle - cela explique, d'ailleurs, pourquoi si peu de personnalités soixante-huitardes ont fait carrière de ce côté, préférant dessiner des immeubles, inventer des pédagogies, soigner différemment, fonder une librairie, créer des journaux, ou s'immerger dans un réseau associatif. Si le résultat partisan des soubresauts insurrectionnels fut nul et non-avenu, si la lutte finale fut disqualifiée, une mutation s'est enclenchée, dans le plaisir plutôt que dans la douleur. Nous avons éprouvé la tentation de jouer les chevaliers à la triste figure. Mais Casanova perçait sous Oulianov. Il a été vite remis à sa place, Casanova, et Oulianov tant qu'à faire. Car le mouvement des femmes symbolise et résume tout ce qui précède. Un mouvement, pas un parti. S'il figurait, dans l'inventaire revendicatif des créatrices du MLF, une composante féministe, au sens classique et anglo-saxon du terme - égalité de droits, de qualification, de salaire, d'accès aux charges, etc. -, leur démarche était plus subversive, excédant, et de beaucoup, la protestation catégorielle. Tout en dénonçant les injustices dont elles étaient victimes, elles dénonçaient l'organisation traditionnelle du débat public. Rien n'a été épargné. Ni la propension des « mecs » à jouir dans le sacrifice gratifiant (une chanson disait : Au peuple il donn' tout son temps, et moi j'lui donn' le mien...). Ni le miroir aux alouettes du discours programmatique. Les « filles » du MLF ont adopté un mode de réunion, d'expression, de fonctionnement, qui a bouleversé la France, mais qui a aussi bouleversé, en passant, l'héritage de Mai. A ce titre, elles ont été les meilleures soixante-huitardes. Leur critique de la société induisait une critique de la politique dont la pertinence n'est pas défunte. Bien sûr, comme nous tous, elles ont exagéré. Qualifiées d'hystériques, elles ont endossé le compliment avec alacrité. Elles ont même soutenu que le pouvoir est un « schéma mâle », hypothèse tôt contredite par des rivalités internes farouches, et par une bataille sordide pour la détention du label. Reste qu'une galaxie de petits cercles informels a réussi là où échouaient les machines lourdes ou péremptoires : un vrai « mouvement de masse », qui n'a pas volé son nom, celui-là, a transformé la France, aboli la frontière entre Paris et la « province », traversé les catégories socio-professionnelles et les découpages ancestraux. Ce n'est pas un hasard si la loi autorisant l'avortement a été défendue par une femme, Simone Veil, ministre d'un gouvernement de droite mais appuyée par un vote de gauche. Des bourgeoises silencieuses, des ouvrières agricoles très catholiques, des « ménagères de moins de cinquante ans » ont rejoint, sans connaître leurs écrits ni leurs chants, les pionnières qui s'assemblaient aux Beaux-Arts dans une extraordinaire cacophonie. Et quand les trois lettres MLF ne sont plus devenues qu'un logo, l'impulsion, elle, n'a pas molli. Malgré la crise, malgré le chômage qui les frappait d'abord, malgré les subventions trop polies pour être honnêtes qui les incitaient à regagner leur foyer, elles se sont entêtées, « les filles », elles ont continué de travailler (moins cher payées, pourtant), de se qualifier, d'être première en maths, et de vouloir tout, même des enfants choisis, quitte à suer double ou triple. Et nous autres, les « mecs », les spécialistes de la zone des tempêtes et du nevermore classe contre classe, avons eu enfin l'occasion, quoique les couilles frissonnantes, de constater que, cette fois, c'était vrai : rien ne serait plus comme avant. Allègrement récupérés Il paraît, disent les rangés et les repentis, voire quelques revanchards, que nous avons poussé un peu loin le bouchon du plaisir, que nous nous sommes laissés aller à trop d'expériences baroques Délire, provocation, enfoncement cérémonieux de portes ouvertes, oui, cent fois. Mais laxisme, le terme est impropre. Nous avons, au total, plus péché par intolérance que par tolérance. Et notre propension au plaisir, loin d'encourager la paresse chère au cher Lafargue, fut assez rigoureuse pour nous coûter un vigoureux effort. Nous sommes la génération du divorce. Nous n'avons pas, comme nos aïeux, serré les dents jusqu'à l'extrême onction - nous n'avons ni voulu ni su ratifier comme un destin les aléas d'une rencontre, ce qui peut être très beau. Nous avons préféré l'idée que le mariage d'amour devait rester amoureux, sincère, que personne n'appartient à personne, que la vie n'est pas écrite d'avance. Nous avons revendiqué le droit à l'inattendu. Nous avons rompu les contrats usités et cessé de considérer les notaires, fils de notaires, petits-fils de notaires, et arrière-petits-fils de notaires, héritiers d'une charge royale, comme les garants appointés de notre vertu. Nous avons payé pour voir, et cash, notre lot de convulsions, larmes, pensions alimentaires et solitudes. Nous nous sommes beaucoup trompés. Mais qu'on ne vienne pas nous dire, grand Dieu !, que c'était facile. La facilité eût été de rentrer dans le rang, de retrouver la norme au terme d'une cuisante éducation sentimentale, et de s'accorder ensuite ces petits à-côtés douillets et lâches qui entretiennent les façades. Cela faisait désordre, et c'était désordonné. Mais le comble du comble, le gage de notre performance, est que nous avons été récupérés. En politique, normalement, c'est un désastre. Mais notre politique à nous, une fois la question du pouvoir réglée, je veux dire écartée, ce qui, en politique, n'est pas si banal, fut de disparaître, de renoncer à nos droits d'auteur. Et lorsque nous avons vu Valéry Giscard d'Estaing partager ses croissants avec des éboueurs, Simone Veil arracher la légalisation de l'avortement, François Mitterrand - aidé du fervent avocat que fut Robert Badinter - abolir la peine de mort (lui qui refilait aux militaires les dossiers des fellaghas bons pour la guillotine, s'en lavant les mains), Jacques Chirac battre la coulpe de l'État français au souvenir des raflés du Vel' d'hiv' (geste que son prédécesseur, et pour cause, différait obstinément), Élisabeth Guigou défendre vaillamment le Pacs devant un parterre tantôt étrangement vide tantôt étrangement plein, ou le maire de Paris se muer en champion du vélocipède urbain, nous avons joui. Discrètement : la jouissance ne requiert pas toujours les décibels d'une troisième mi-temps. Mais intensément, sans même nous prendre mutuellement à témoins. Car sous nos petits pavés, pas de doute, la plage était en fleurs. Cette manière de se positionner comme has been est assurément exquise. Notre héritage est tellement diffus, impalpable, que nous sommes déchargés du souci de le revendiquer (si je m'y aventure ici, c'est pour la succulence de la petite madeleine, non en service commandé). Plaisir sophistiqué, égayé de deux saveurs connexes. D'abord, nous nous sommes amusés, pratiquant l'autodérision autant que l'invective. C'est le Ensuite, l'argent nous était étranger. La fièvre des yuppies, la furie des magouilles, la manne des bureaux d'études, le loto des start up ne nous ont pas plus effleurés que les diamants de Bokassa ou les dividendes de la MNEF. Nous étions, de ce point de vue, les plus intègres des hommes. Nous avons mis nos carrières entre parenthèses, de façon tranquille et prodigue. J'écris cela sans gloriole car je ne pense pas que notre désintéressement ait été le pur effet de la sainteté. Nous étions moraux, sans doute, mais pas moins faillibles ni ambitieux que d'autres. Ce que je j'observe, c'est que nos parents avaient connu la guerre de près. Les miens ont failli mourir l'un et l'autre plusieurs fois. La maison de mon grand-père s'est écroulée sous la mitraille. La Gestapo a embarqué des proches de ma mère. Nos géniteurs, les concepteurs de notre enfance, connaissaient l'exacte différence entre l'essentiel et l'accessoire. Ils savaient qu'on peut, du jour au lendemain, n'avoir pour trésor que sa peau, et la possibilité de se mouvoir. Ils avaient flotté au fil des jours. Ils avaient été captifs et libérés. Et ils nous ont transmis, en nos jeunes années du moins, l'idée que la vie n'est pas linéaire, et qu'il faut parier pour survivre. Les héros de notre jeunesse ne ressemblaient ni à Bernard Tapie ni à Carla Bruni. Nous n'étions ni à vendre ni en solde. Quel pied ! ![]() [1] La philosophie des professeurs, Paris, Grasset, 1970. |
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