L’ennemi intime

Aimer la mer, ça paraît une évidence. C’est joli, la mer, non? Pour qui navique, c’est pourtant plus compliqué. Car elle est méchante, la mer, pas jolie du tout, froide, meutrière. Eh oui, aimer la mer, c’est aimer l’ennemi. 
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Demandez aux marins, aux marins bretons du moins, s’ils se baignent parfois au large, s’ils mettent en panne leur navire et s’offrent une séance de thalassothérapie gratuite et inopinée. Au mieux, ils souriront ; au pire, ils s’esclafferont ou grinceront. On n’est pas aux Caraïbes, ici, on ne se balade pas sur un catamaran douillet, avec roof panoramique, langouste à volonté et brise tiède nocturne. La mer, ici, on bourre dedans, on essaie de la déchirer, d’y creuser une entaille provisoire. Sans illusion. La « route », sur cette mer-là, part toujours à l’oblique, est fatalement la résultante de forces multiples et chafouines.

S’ils ne se baignent guère, les marins bretons, sauf quand ils sont « à terre », en compagnie des gosses, délestés de leur fardeau – vagues incohérentes et courants traversiers -, ce n’est nullement affaire de température. Elle est fraîche, la flotte, bien entendu. Là n’est pourtant point la question. L’eau, quand on navigue, on s’appuie certes sur elle, on illustre le principe d’Archimède mille après mille. Pour autant, on ne lui cède rien, on n’ajoute pas un pouce de compromission au compromis inéluctable. On la griffe, on glisse à sa surface, on se laisse rouler par elle dans tous les sens du terme, on s’en accommode humblement, on la sait capable de tout, et, pour cette raison même, on se tient hors d’elle, autant que possible, on est assez chaviré, brouetté, trahi, déporté pour ne pas rechercher le contact insouciant, l’immersion ludique.

L’océan n’est pas une piscine géante. C’est un gouffre, plein de fauves et de proies, d’abysses et d’horreurs, d’or et d’ordure, c’est un ébranlement pharamineux, une lame de fond ininterrompue. Berceau de la vie, peut-être. Mais rien d’un utérus maternel, tendre liquide amniotique où l’on viendrait se lover, se blottir. Peut-être de fumants psychanalystes viennois ont-ils conçu pareille métaphore, l’appel de la mer jouant sur les mots, et la douceur matricielle nourrissant l’espèce de vertige qui saisit, dans la houle et la nuit, l’homme de quart. Comme si la mélodie des sirènes tombait des lèvres de Charles Trénet… Ils habitaient trop loin du rivage, les psychanalystes viennois tentés par d’aussi lénifiantes figures. Ils oubliaient que les premiers navigateurs, ceux qui franchirent les colonnes d’Hercule vers les Iles Fortunées sur des barques d’alfa voilées de papyrus, balançaient amphore sur amphore dans les flots pour apaiser les monstres du dessous, et peignaient, à la proue de leurs embarcations, des yeux magiques propres à dissuader les occupants abominables de ce qu’Homère baptisait l’eau « vineuse », poisseuse et sombre.

Aux yeux de tout marin, amateur ou professionnel, qui ne se contente pas de frimer à quai ou rivé01_la_tempte_artwork au ponton, la mer, c’est avant tout l’ennemi. Pas un honnête ennemi paré de galons et coiffé d’un képi, signataire de la convention de Genève et respectueux des lois de la guerre. Non : un ennemi hirsute, débraillé, ne renonçant à aucune arme, à aucun traquenard. Beau, qui plus est, beau comme l’ange rebelle, susceptible de sourire, de murmurer ou de bercer, susceptible de glisser de la lumière ou de la splendeur dans ses tumultes, et de vous emporter, au propre et au figuré. Mais un ennemi de chaque jour, patient, en embuscade.

Vivre, c’est survivre. A terre, on essaie de ne pas y penser, d’enfouir la menace et la fatalité sous une couche de scientisme machinal, d’optimisme de commande. La mort, on la cache, on la planque, on lui réserve des immeubles fonctionnels, des salles aseptisées, on l’escamote dans des automobiles blanches, on l’expédie sous des gerbes fleuries. Lorsqu’elle frappe sans s’annoncer, on parle d’accident. En mer, la mort, c’est la rançon d’une glissade, d’un engourdissement, d’une légère erreur d’appréciation, d’une précaution négligée. D’un faux mouvement. On n’est pas condamné à mort, en mer, il est même permis d’y mener bonne, joyeuse et longue vie. Mais nul n’ignore, en mer, que cette vie est précaire et négociée. Les terriens se donnent beaucoup de mal pour oublier ou feindre d’oublier qu’ils sont mortels. Les marins, eux, comme les montagnards, comme les hommes du désert, comme les exclus de la vie urbaine – ceux qui campent et décampent, l’hiver, dans des cabanes en carton -, ne peuvent ignorer qu’ils se maintiennent en vie. Non qu’ils possèdent je ne sais quel outil philosophique supérieur. Les choses sont plus prosaïques : leur science n’est qu’expérience, laquelle induit une bonne part d’anticipation.

Joseph Conrad, qui connaissait le sujet, s’avouait très soulagé et un brin étonné d’achever son existence maritime « sans avoir jamais vu passer par-dessus bord cet immense échafaudage de baguettes, de toiles d’araignées et de fils de la Vierge ». Autrement dit, de s’être faufilé entre les gouttes sans démâter, sans partir sur un coup de lame. Propos de survivant aguerri, encore frissonnant.

Tout est là. Il est deux sortes de peur. La trouille passive, la crainte qu’une tuile, par hasard, ne se détache d’un toit et ne tombe, par le même hasard, sur la tête du passant – bref, la trouille, au passage, que ce passant malheureux ne soit autre que soi-même. Et puis une peur dynamique, une peur qui se transforme en art, l’art de vivre aux aguets, de lire le danger à livre ouvert, de flairer le trou, l’écueil, la marmite, l’art de repérer le nuage menaçant, la saute de vent prémonitoire. La connaissance fine des renverses, du flot et du jusant, des renvois de côte – la remontée brutale des fonds qui contraint la vague à se replier sur elle-même et à gonfler démesurément. Un bon marin est un homme dont l’esprit est habité de peurs innombrables, méthodiques et graduées. Celui qui n’a pas peur en mer n’est pas un marin, celui qui joue les bravaches n’est pas un marin, celui qui a peur de tout et de rien ne l’est pas non plus. L’ennemi, il ne suffit pas de le situer sur la carte, de posséder les plans de ses forteresses et la disposition de ses troupes. L’ennemi, quand on navigue, il faut le transformer en compagnon, en hôte, en camarade, en invité de marque, en maître instructeur et parfois même en allié. Il faut pouvoir compter sur lui.

Tu aimeras ton ennemi comme toi-même. Tel est le premier commandement du marin. Et, particulièrement, celui du marin engagé dans la lutte pour la protection du littoral, du marin qui affronte l’océan au service de l’océan. Sur l’Abeille Flandre, on est paré à rencontrer toutes les mers, tous les temps, tout le temps. Paradoxe du paradoxe, on est donc prêt à se battre pour sauver l’ennemi. De la souillure, de la profanation, de la désinvolture. Et au prix fort. Les creux de large_tempete-1024x768_1119b8quinze mètres, ça existe, ça n’est pas une invention lyrique de Joseph Conrad qui n’abusait guère du genre. La vague bronze et verte se cambre, libère à sa crête une couronne d’écume opaline. Puis elle prend la pose, paraît s’immobiliser, gardant en équilibre, très haut juché, ce chaos suspendu. Et tout soudain, elle le libère, elle le propulse, demeurant en retrait tandis que le bélier cristallin roule, dévale son flanc. Au pied de la pente, on encaisse comme un boxeur sonné. On s’imagine que le plus dur est passé. Mais alors, alors seulement, la vague s’effondre sur elle même comme si la nuée se décrochait, comme si les « eaux supérieures » dont la Bible menace Noé avaient rompu la voûte céleste. Et ça recommence.

Beaucoup tiennent, sur la Nature avec majuscule, un discours assez niais, partial et partiel. La nature, avec ou sans majuscule, c’est le coucher du soleil rouge sur le pont du Golden Gate à San Francisco, les millions de macareux nichés dans les trous d’Islande, le goût subtil de l’ormeau convenablement battu, le carmin des érables à l’automne, ou le bruit de la neige neuve sous les premiers pas. Là-dessus, nulle objection. Mais la nature, c’est aussi le virus du sida, les cyclones assassins, la tumeur maligne, les cendres de Pompéi et les enfants morts nés.

Tenir la nature pour ontologiquement bonne, et gager que les humains n’ont su que l’avilir est une fable réactionnaire. Ils sont capables de tout, les humains : d’admirer le désert et de désertifier les cultures, d’inventer le pont des soupirs et d’oublier que c’était une prison. Ils sont capables de goulags et de sonates, de ferveur et d’exaction. Mais la nature leur a donné l’exemple, toute en déviances, à-coups, catastrophes, malédictions et tsunamis. La transformer en déesse aimable est aussi naïf qu’embouquer le Fromveur, entre Ouessant et Molène, sans carte et sans table des marées.

Le geste du sauveteur est plus ambigu qu’il n’y paraît. Se porter au secours d’hommes en détresse, fort bien. Nul, qu’il appartienne à l’Abeille ou à la SNSM, ne discute l’appareillage. Encore aimerait-on, chez les sauveteurs, que cette détresse ne soit pas le produit de l’horreur économique, de la méconnaissance maritime – convoyeurs de plaisance qui s’abîment sur la chaussée de Sein quand toutes les stations météorologiques ont seriné le danger à venir -, ou imprudence routinière : il serait temps, disent les patrons des canots, que les pêcheurs s’interrogent collectivement sur les accidents en chaîne qu’accumule la profession, alors même que cette profession rassemble les meilleurs praticiens de la mer. On grogne, mais on engage sa peau. « Les marins s’en vont sauver des marins dans les coins qu’ils connaissent » explique, d’une belle formule, un responsable SNSM. Point à la ligne.

Mais engage-t-on sa peau pour du pétrole, pour des conteneurs égarés, pour du styrène ? Aucubourbon_plume_plissonn contrat ne stipule ni ne justifie pareil engagement. Ce n’est plus un boulot, une prouesse technique, un défi viril, une prime escomptée, une gloire médiatique, éphémère comme toutes les gloires médiatiques, qui peuvent justifier semblable prise de risque. C’est, au bout du compte, l’amour de l’ennemi. Non pas l’espoir de le battre à plate couture, de le tenir au bout d’une pique tel Saint Georges, à cheval, éradiquant le dragon – aucun marin n’a jamais rêvé, sauf dans les chants ou les poèmes, de calmer la mer, de la mettre en bouteille, de la transformer en flaque inoffensive, d’enfermer les vents dans une outre. C’est, à l’inverse, le désir de sauvegarder l’adversaire, de lui restituer toute sa force, toute sa sauvagerie, qui est le moteur d’une telle démarche. Le comble du respect.

Étonnez-vous, après cela, que les marins rechignent à faire trempette. Ils savent, eux, combien l’océan est impur.

Ceux d’en haut, une saison chez les décideurs

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C’est un livre sur le pouvoir, sur ceux qui exercent un pouvoir. Pas un pouvoir institutionnel, ni délégué, ni indirect : le pouvoir concret de gens qui commandent aux autres et qui doivent rendre des comptes sur ce commandement. Autrement dit, les décideurs, et, notamment, les patrons, les grands.

Hervé Hamon les a rencontrés, patrons du CAC 40 ou patrons du secteur public, banquiers ou entrepreneurs. A tous, il a demandé si leur pouvoir est réel, s’il est légitime, ce qui les fait jouir, ce qui les inquiète, comment ils gèrent leur personnel, ce qu’ils font de leur argent, quel rapports ils entretiennent avec les gouvernants, avec les médias.

Et , comme le pouvoir économique et le pouvoir politique s’interpénètrent – via les grandes écoles et les grands corps -, comme le pouvoir est terriblement endogame, l’auteur s’est ensuite tourné vers d’autres décideurs, des maires de grandes villes, des Premiers ministres.

De Franck Riboud à Jean-Lous Beffa, de Louis Gallois à Alain Juppé, de Bernard Kouchner à Michel Rocard, de Nicole Notat à Bertrand Delanoë ou Matthieu Pigasse, voici leurs réponses, leurs justifications, leurs codes.

Un livre qui tombe pile, dont l’humour est le fil conducteur.

 

Aux éditions du Seuil, Paris.

Je n’ai pas choisi la mer

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Les écrivains de marine, c’est un club limité à vingt membres. On y porte le grade tout honoraire de capitaine de frégate (moi qui ai été réformé pour folie et gauchisme, j’apprécie le chemin parcouru), et on est invité à naviguer sur tous les « bateaux gris », sur tous les océans, ce qui est un formidable privilège. Le chef d’état major de la marine, l’amiral Oudot de Dainville, m’a dit, le jour de mon intronisation: « Ne vous inquiétez pas, vous ne donnerez des ordres à personne, et vous n’en recevrez de personne. » Tout de suite, ça m’a plu.

Je n’ai pas choisi la mer et elle ne m’a pas choisi, le hasard qui m’a frappé n’a rien d’un privilège. Elle m’a inondé sans que j’aie manifesté talent ni mérite. J’« ai » la mer, moi qui suis mécréant, comme certains amis religieux me déclarent « avoir » la foi : par foudre innocente, étrangère à la raison ou au calcul. Je ne suis, du reste, nullement prosélyte et n’ai, dans cet écrit, d’autre intérêt que d’approcher avec des mots un élément excentrique – pareil discours est nécessairement une fiction -, et de proposer cette tentative à qui veut, cap-hornier ou paysan, peu m’importe. Denis Roche, qui ne prise guère le varech, m’a dit pour m’encourager : « Je n’aime passur_rosebud_light la mer, mais je suis heureux qu’elle existe… » La formule me convient, je ne serai pas moins tolérant que lui. Ajouterai-je que l’océan, pour l’essentiel, me reste à découvrir : j’en ai parcouru quelques bras, mais assidûment, juste assez, peut-être, pour envisager ce que j’ignore.

Extrait de Besoin de mer, Éditions du Seuil, 1997.

Paradoxes de la navigation

jumellesRévérence parler, Baudelaire nous la baille un peu courte. Homme libre, etc., etc., mélange de vibrato romantique devant l’infiniment ouvert et de jansénisme astringent face au désert de l’estran, très bien. Mais l’engouement pour la mer, mouliné par MM. Lagarde & Michard, se dégrade vite en poncifs demi-sel, moules frites à volonté, sponsors top chrono, et parasols taxés sur la plage de Cannes dont le sable blond s’épand à la pelleteuse.

En France, où les côtes sont longues et belles et la culture maritime courte et médiocre, on adore l’océan, on le perçoit comme un ornement du rivage, comme la bordure gracieuse d’une allée, comme le « plus » qui vaut à la « chambre avec vue » son supplément quotidien « en saison ». On vend, un peu partout, des petits phares peints en bleu, des petits bateaux en bouteille made in Taiwan, et des cirés pur Gore-Tex qui vous transforment en aventurier. Aire de glisse, terrain d’exploits médiatisés, piscine géante, aquarium coloré, la mer est distrayante et nourricière, décorative et « tonique ». Peu songent, en revanche, que c’est elle qui dessine la terre, et non l’inverse, que ce dessin est provisoire, mobile. Que la mer unit et la terre divise. Bref, qu’elle seule fait le tour du monde.

La navigation est un encore plus grand mystère. Non parce qu’elle se complexifie – pour deux cents Euros, aujourd’hui, vous obtenez en vingt secondes un point plus précis que jamais n’en rêvèrent Colomb, Magellan, Lapérouse ou Erik Le Rouge – mais, c’est le cas de le dire, par nature.

Car de vague en vague, on court de paradoxe en paradoxe. Et celui-ci, pour commencer : naviguer, c’est s’enfermer dehors. L’essentiel s’apprend, en mer – la route, le cap, le calcul de la dérive ou de la hauteur d’eau sous la quille, les signes avant-coureurs du malaise, quand l’estomac et l’oreille interne se détraquent, la lecture des cartes, la déclinaison et la déviation, les cirrus et les stratus. Ce qu’il est impossible d’enseigner, toutefois, de transmettre, c’est que la clôture est source de liberté.

Comme tout vrai voyage, le voyage maritime implique une bonne dose d’ennui, composante inévitable et fertile du déplacement, de l’imprévu, de l’inconnu, de l’inexpérience du regard et de la fluidité des heures. Mais il ne s’agit pas de cela, il s’agit de la sensation d’étouffement que certains ne peuvent réprimer et que d’autres ignorent. Cette frontière-là est absolue, probablement infranchissable. Et mystérieuse. J’ai des amis bretons, nés « avec vue », qui suffoquent d’impatience à bord, et des amis allemands, continentaux s’il en est, qui respirent mieux dès l’appareillage.

Naviguer, c’est aussi faire de la peur une alliée. Qui a peur de tout, en mer, n’est sûrement pas unkron__laube_ligntmarin aguerri. Mais qui n’a peur de rien n’est sûrement pas un marin. Naviguer, c’est promener sa peur, l’éduquer, l’instruire, l’étalonner, la transformer en complice, en radar, en alarme. Un bon équipage est un équipage qui a peur de la même chose, avec la même intensité, au même moment. Et qui n’a donc pas peur d’avoir peur puisque cette peur est nécessaire et partagée. Incidemment, un marin est une femme ou un homme qui ne saurait oublier sa condition mortelle, transférer à des hommes en blanc ou à des véhicules dotés de gyrophares le soin d’escamoter cette pensée importune.

Elle est en mer opportune. A condition qu’on nous délivre, et qu’on se délivre soi-même, du pathos éculé, des couplets de Botrel, et de la commisération automatique pour le pauvre pêcheur qui n’est pas toujours pauvre. Si les armateurs de goélettes, naguère, avaient été moins cyniques et pingres, les traqueurs de morue se seraient moins noyés. Et si les armateurs de cargos, actuellement, n’imitaient pas ces devanciers, neuf fois sur dix, l’Abeille Flandre resterait à quai plutôt que de filer à la rescousse de Coréens embarqués pour 25 dollars le mois.

Il n’est pas plus dangereux de naviguer que de rouler à moto sur le périphérique. Mais il est sage, dans les deux cas, d’avoir peur. Orange a remporté le trophée Jules Verne. Bravo. Kersauzon, lui, peut se targuer d’une autre victoire : en pleine course lointaine, alors qu’une partie des siens était tentée de jouer à qui perd gagne, il a jugé son avarie trop grave, mis le cap sur Brest, et ramené entiers les hommes et le bateau. Kersauzon le macho n’a pas agi différemment du modeste capitaine Mac Whirr, cher à Conrad qui savait ce qu’ouragan veut dire et conservait toujours, à la manière des marins, un superlatif en réserve. Bravo.

Le paradoxe suprême, à mes yeux, est celui-ci : si l’on navigue, on découvre que partir et revenir, finalement, c’est pareil. L’école de l’abandon. Partir en mer, au large, n’est pas décoller et se retrouver, un quart d’heure plus tard, à quinze mille pieds, dominant l’espace. Ni s’enfourner sur l’autoroute, ce non-lieu. C’est accepter de voir et de vivre le délitement du monde, falaises muées en lignes, caps en plaines, plaines en rien. C’est anticiper l’érosion du solide, du granit, du stable, de « l’éternel ». C’est échapper à la poésie du sol. C’est être contraint de songer que les îles ne sont pas des vaisseaux à l’ancre mais des montagnes forées, condamnées à terme. Et que tous les continents sont des îles, question d’échelle et de temps.

Le retour n’est pas plus assuré. Rien de plus troublant que de vérifier, pas à pas, la fragilité des repères les plus connus. Combien de fois ai-je confondu, dans « mon coin » dont les cailloux me sont plus que familiers, un rocher et un autre, un amer et un autre, et, je l’avoue, un phare et un autre ? Petit à petit, cela s’organise, se réorganise, cela trouve sa place, son ordre. Mais cet ordre a été dérangé, jamais plus on ne croira naïvement qu’il est immuable, qu’on le possède, que les cartes sont distribuées de toute éternité. Naviguer, en trois mots, c’est apprendre à partir.

shipwreckPeut-être le lecteur sera-t-il tenté de déceler ici je ne sais quelle morosité auto-flagellatrice, quelque vertige noir et palpitant au seuil de l’abîme. Pas du tout. L’abime existe, sans doute. La mer a du fond et ce fond est souvent insondable, elle est peuplée de monstres obscurs, agitée de forces inouïes. Mais justement, la science de cette obscurité ne rend que plus joyeux le plaisir de flotter, de vivre là-dessus, de réussir à négocier un compromis acceptable, d’emprunter au vent un peu de sa force invisible. Ça secoue, c’est inconfortable, humide, lent. Mais on est vivant, même là-dessus, vivant et léger. Et seuls les ignorants, ou ceux qui n’ont pas eu la chance de barrer jusqu’à l’aube, croient que les nuits sont noires.