Tant qu'il y aura des élèves Version imprimable Suggérer par mail



ElevesVoilà très exactement vingt ans, en septembre 1984, Hervé Hamon (avec Patrick Rotman) publiait Tant qu'il y aura des profs, enquête menée durant plus de deux années dans l'enseignement secondaire public (lycées et collèges). Le livre, qui paraissait en même temps que treize autres titres sur le même sujet, fit l'événement. Pourquoi ? Parce que, loin du café du commerce et des essais en chambre, il alignait des faits, permettait à chacun de voir l'école toute nue. Elle se portait mal, d'ailleurs. Consommant 16 % du budget, elle ne menait qu'un quart des jeunes au baccalauréat. Tandis que 200 000 élèves, chaque année, sortaient du système sans qualification.

Hervé Hamon a décidé de refaire la même enquête deux décennies plus tard. Il est retourné dans les mêmes lycées, les mêmes collèges, accomplissant un véritable tour de France. Il a retrouvé beaucoup de ses anciens témoins, et interviewé ceux qui les ont remplacés. Il a suivi les cours au fond des classes, questionné plus de 300 enseignants, rencontré les meilleurs experts français et étrangers, visité le Ministère de la cave au grenier

Les surprises ne manquent pas au rendez-vous.

Il y a vingt ans, l'enseignement professionnel était un parking à chômeurs. Aujourd'hui, c'est le secteur le plus mobile, le mieux équipé. Mais on continue, stupidement - c'est une spécialité française -, à lui expédier les élèves qui ne réussissent pas dans l'enseignement général.

Il y a vingt ans, les collèges se divisaient en deux catégories inégales. Les établissements protégés et les établissements tragiques. La situation de ces derniers était inconnue du grand public, la violence qui les ravageait n'ouvrait jamais le journal de 20 heures. Aujourd'hui, la fracture est encore plus forte. Mais, si la banlieue, c'est pire, le collège, c'est mieux. Grâce à la décentralisation, notamment, les établissements ont les moyens de travailler, ils sont vivants, ils sont le meilleur outil d'intégration dans une société désagrégée.

Il y a vingt ans, les lycées généraux, c'était assez tranquille. La carrière à l'ancienneté, les nominations à l'aveuglette, l'absence de sanctions professionnelles, positives ou négatives. Vingt ans après, c'est pareil, en plus confortable. Et s'il faut chercher un « scandale », c'est là qu'il se trouve.

Résumons. En vingt ans, le niveau a monté. La Nation a investi. Fortement. Deux fois plus de bacheliers (or le bac, contrairement aux polémiques, reste un examen exigeant). La France, qui était à la traîne, dépasse un peu la moyenne des pays de l'OCDE. Le budget de l'école atteint 23 %. Le coup des « moyens qui manquent » est un coup tordu, c'est de la gestion de l'enveloppe et de la définition des urgences qu'il faut parler.

Le niveau a monté mais les écarts se creusent. Les « bons bacs », c'est pour les enfants de la classe moyenne et des cadres supérieurs. C'est pour les garçons plus que pour les filles (alors qu'elles sont meilleures élèves, on les oriente à la baisse, on leur offre moins de choix). Et il se crée, dans la France républicaine, des ghettos, des zones de relégation où l'on expédie cyniquement les plus jeunes enseignants - qui ne s'en sortent d'ailleurs pas si mal. L'école progresse, donc, mais elle est injuste. Elle subit de plein fouet la violence sociale mais elle est elle-même violente. Elle qualifie les uns en disqualifiant les autres. A la Libération, 29 % d'étudiants de milieu modeste accédaient aux grandes écoles. Maintenant, c'est 9 %.

Les polémiques du type « conserver ou non l'élève au cœur du système » ne sont pas sérieuses. Il n'y est pas, il n'y a jamais été. Les polémiques du type « faut-il garder le collège unique ? » frisent l'humour noir. Il est tout sauf unique, le collège. La France - toutes tendances politiques confondues - a voulu ouvrir à chaque enfant les portes de la sixième. Mais aussitôt, elle s'est organisée hypocritement pour que des filières peu transparentes se reconstituent. On a enfourné des générations entières dans un système scolaire qui n'était conçu que pour une élite. Forcément, ça coince.

Dans notre pays où l'on a si facilement la République et le service public aux lèvres, chacun veut le « meilleur » pour son gosse. Mais surtout pas pour le gosse du voisin. Il va bien falloir crever cet abcès. Au prix de choix politiques courageux, de l'abandon de corporatismes étouffants. Ça n'est pas gagné d'avance.

Ce livre de terrain est écrit comme un récit de voyage. Le voyage d'un libre citoyen qui n'est tributaire ni d'un camp ni d'une orthodoxie. Et qui parvient à une conclusion forte et dérangeante : si l'école veut être plus efficace, il faut qu'elle soit plus démocratique : les deux termes sont complémentaires et non contradictoires. Mais voulons-nous une école de qualité ? La question est posée aux enseignants. Mais aussi à chacun de nous.

Petite madeleine: revoir l'émission d'Apostrophes consacrée à "Tant qu'il y auras des profs": http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&from=fulltext&full=Hamon+Rotman&num_notice=4&total_notices=5

Et ma contribution à la commission Pochard-Rocard sur le métier d'enseignant:
http://www.education.gouv.fr/cid5702/les-videos-des-auditions.html#hamon

 
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