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Autocensure

Les époques ne manquent pas où la liberté intellectuelle, la création esthétique, l’audace d’innover ont été proscrites. La France de Pétain, l’Amérique de McCarthy, la Russie soviétique ou le Chili de Pinochet en ont donné, entre mille, de saumâtres exemples. Défense de..., ça se conjugue à toutes les sauces. L’Ordre, avec majuscule, ne supporte pas l’art qui, fatalement, crée du désordre. Tous les novateurs, tous les dissidents en connaissent un rayon là-dessus.

Baudelaire a été traîné devant les tribunaux et ses poèmes interdits. Rimbaud et Verlaine n’avaient décidément pas des moeurs admissibles. Ni Rabelais. Ni Pasolini. Ni ce bon M. Molière qui donna tant de versions du Tartuffe avant de réussir à le monter. Quant à Gustave Courbet, n’en parlons pas : en pornographe délibéré, il peignit « l’origine du monde » avec un soin minutieux – et ironique.

L’art dérange, c’est aussi une de ses fonctions, il permet une transgression symbolique, et s’il ne le fait pas, ce n’est pas de l’art, c’est de la soupe. Au demeurant, les transgressions évoluent. Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Molière, Rabelais sont aujourd’hui présents dans nos manuels scolaires.

Mais il y a plus fort que la censure : l’autocensure. Elle vient du côté où nul ne l’attendait. La mairie de Paris, anticipant sur les éventuelles protestations de certaines ligues de vertu, a décidé d’interdire aux moins de dix huit ans une exposition de photographies dues à Larry Clark, grand photographe américain dont nombre d’œuvres ont déjà été présentées à la Bibliothèque nationale ou à la Maison européenne de la photographie.

Est-il pornographe, Larry Clark ? Pas plus que Courbet. Il travaille depuis longtemps – depuis toujours – sur l’adolescence et ses errances, ses dérives et déviances, sur la beauté et l’ambivalence de la jeunesse. Ce n’est pas un enfant de chœur, Larry Clark. Mais il n’a que mépris pour le voyeurisme minable qui s’étale sur internet. « Des trucs de poubelle », dit-il. Ses photos sont des rencontres fortes.

On aurait pu mettre en garde, comptant sur le discernement des visiteurs du Musée d’art moderne. Mais non, on interdit, on interdit préventivement. Autrement dit, on ouvre le parapluie au cas où. Pour ne pas connaître le sort des commissaires de l’exposition « Présumés innocents », à Bordeaux (le tribunal, depuis, leur a rendu justice). Ce n’est pas une mesure de protection des mœurs, c’est une précaution politique. Et ça, c’est choquant.
Le Télégramme, octobre 2010

 
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