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La fureur du palmarès
Les
gens de presse appellent ça des marronniers. Ce sont les sujets de Une
qui, à la saison convenue, assurent une vente convenable. Les nouveaux hommes,
les nouvelles femmes, les nouveaux enfants, les nouveaux vieux, le nouveau
divorce, le nouveau mariage. J’en passe, j’en passe des tonnes. C’est vieux
comme le journalisme, Maupassant l’a très bien raconté.
Ce
qui est vraiment nouveau, ces temps-ci, c’est la rage du palmarès. Il ne suffit
pas d’annoncer Les villes où vous aimeriez vivre, mais LA ville la
plus agréable de France. Ni Les bons hôpitaux mais Le meilleur
hôpital. On ne parlera pas des plages les plus propres, on annoncera Le hit
parade des plages les moins polluées. On n’évoquera pas les multiples
figures de la beauté féminine, on sélectionnera Les dix plus belles femmes
du XXe siècle.
Même
les rubriques littéraires s’y mettent. Les critiques décernent des étoiles, des
points rouges, des points noirs. Combien d’étoiles, Balzac ? Pas plus de
deux, sa langue n’est guère irréprochable. Et Flaubert ? Trois, bien sûr…
Je me demande combien aurait obtenu Picasso quand il faisait scandale, et
pourquoi on s’acharne ainsi à mettre de la quantité dans l’ordre de la qualité.
Tout
cela n’est pas bien méchant, dira-t-on. Après tout, qui n’a rêvé d’occuper la
meilleur chambre du meilleur hôtel, de boire la meilleur bouteille de la
meilleure cave ?
Tout
cela n’est pas bien méchant mais reflète une tendance plus inquiétante. La
perte de la nuance et de l’incommensurable. La fureur d’étiqueter. L’idée que
tout serait comparable, réductible à une norme universelle.
Cela
n’est pas bien méchant mais pourrait le devenir. Observons, par exemple,
comment fonctionne souvent notre école. Tout se passe comme s’il existait, au
conservatoire des poids et mesures, un élève étalon, reçu premier à
Polytechnique et à l’ENA, et comme si tout élève était ce dernier moins
quelque chose. Il ne suffit pas d’avoir le bac, il faut l’avoir avec mention
(Très bien). Il ne suffit pas d’avoir la mention, il faut l’obtenir dans la
meilleure filière. Ainsi transformons-nous les examens en concours. Dégager des
élites, c’est utile et légitime. Mais faut-il que les uns meurent pour que les
autres triomphent ?
Faut-il
que notre règle sociale soit celle de La nouvelle star ?
Le Télégramme, novembre 2007
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