Un monde meilleur Version imprimable Suggérer par mail

La sauce aux câpres sans câpres

Vous souvenez-vous de Pierre Dac, créateur du parti d’en rire, auteur d’un inoubliable « discours pour toutes les circonstances », et, accessoirement, grand résistant qui animait la radio des Français libres ? Il avait fondé un journal loufoque, L’Os à moelle. On y trouvait des informations, des aphorismes désopilants, et même des recettes de cuisine.

Ma préférée a toujours été celle de la sauce aux câpres sans câpres. Le principe est simple. Vous prenez de l’eau. Vous l’allongez avec un peu d’eau. Vous faites une réduction puis vous mettez cette dernière au bain marie. Vous laissez frémir longuement. En fin de cuisson, vous ajoutez sept centilitres d’eau froide. Vous goûtez avant de servir, et, comme ça n’a aucun goût, vous jetez.

Quand j’ai entendu le slogan que vont arborer, à Pékin, les compétiteurs français, la recette de la sauce aux câpres sans câpres m’est revenue en mémoire. « Un monde meilleur ». Ça décoiffe, non ? Ça dérange, ça gratte, ça perturbe. On imagine les Chinois sur le qui vive, on pressent que le Parti va réunir un congrès extraordinaire. On devine l’émoi dans les travées des stades. Héroïques Français, partisans d’un monde meilleur…

Il y a certes beaucoup d’hypocrisie à lester les athlètes de dossiers dont les grands de ce monde n’ont pas le cran de s’emparer. Beaucoup de naïveté à escompter que les marchands de droits télévisés se soucient des droits de l’Homme. Et beaucoup d’amnésie à concevoir les Jeux comme des interludes de l’Histoire : qu’on se souvienne de Berlin, sous Hitler ; qu’on se souvienne des étudiants mitraillés juste avant l’inauguration, à Mexico, en 1968, sans que quiconque proteste ou peu s’en faut.

Mais « Un monde meilleur », quelle apothéose ! En philosophie, on appellerait ça le non-être. En peinture, le ton sur ton. En optique, la transparence. En musique, le silence pur. En astrophysique, le vide sidéral. En météorologie, le vent nul. En économie, le laisser faire. En amour, la chambre à part. Et en cuisine, bien sûr, la sauce aux câpres sans câpres.

Ils ont dû discuter ferme, les cadres sportifs. Que pensez-vous de « Le soleil se lèvera demain » ? Pas mal, pas mal. Puis l’objection surgit : attention, le soleil se lève à l’Est, et à l’Est, l’Orient est rouge, danger. Oui, ils ont dû en épuiser, des hypothèses. Mais Bernard Laporte a eu un coup de génie : il a inventé l’eau tiède.
Le Télégramme, avril 2008

 
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