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Presque rien
Vous êtes au courant ? Je suppose que vous êtes au courant. Je ne veux pas imaginer que vous n’êtes pas au courant. 43 millions de personnes ont prouvé qu’elles sont au courant. De quoi ? La Libye ? C’est où, la Libye ? Le Japon ? Vous parlez de cette petit île, très loin, quand moi, je vous parle de l’universel. Guéant ? Qui c’est, Guéant ? Le successeur de Galliano ?
Bon, puisque vous insistez, puisque vous n’avez vraiment pas l’air de suivre l’actualité, j’explique.
Il y a quelques semaines, des Américains ont mis en ligne sur Youtube et Dailymotion un clip musical. Une chanson qui dure 3 minutes 42. C’est long, 3 minutes 42. Chanson exécutée par une Californienne brune de 13 ans, jupette bleue, propre sur elle, nommée Rebecca Black. Ça s’appelle Friday, c’est-à-dire Vendredi. Et, d’ailleurs, c’est tout ce qu’elle dit, Rebecca Black. Hier c’était jeudi, aujourd’hui c’est vendredi, tout le monde se réjouit du week end. Yeah ! Je dirais même plus Yeah Yeah.
Le clip est nul. La chanson est nulle. La chanteuse est nulle. Pire que Lorie braillant Week end en 2004. C’est tout dire. Et ce fut d’ailleurs l’avis des premiers internautes et blogueurs qui ont certifié ce ratage « pire chanson du monde ». Quelques critiques s’en sont mêlés. Ils ont confirmé le diagnostic, parlant de « platitude limandesque ». Joli, non ?
Oui mais.
Mais 43 millions de fans se sont alors levés, visionnant Youtube, plébiscitant la chanson et notamment son premier couplet (Faut que j’aille à l’arrêt de bus, Faut que j’attrape mon bus). Plus sérieux encore : le tube fait un malheur sur Itunes, le portail mercantile d’Apple, où il décroche la trente et unième place des achats de tous les temps. Mieux que Lady Gaga qui, elle, se donne du mal sur scène et possède l’art de provoquer.
C’est bien simple : en scandant Vendredi est le lendemain du jeudi et la veille du samedi, Rebecca Black est devenue star. Sur le plateau très convoité de « The tonight show », elle a annoncé qu’elle verserait la recette de ses singles aux victimes du séisme japonais. Et donné rendez-vous à ses fans lors des dix sept concerts prochainement organisés aux États-Unis, de Los Angeles à New York en passant par Chicago, Phoenix et j’en passe.
Vous trouvez que cette histoire n’a aucun sens ? Vous avez tort. Cette histoire nous enseigne qu’aujourd’hui, il est infiniment plus important d’être connu que d’être talentueux – ce qui n’est pas rien, hélas !
Le Télégramme, mars 2011
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