Vieux jetons Version imprimable Suggérer par mail

Affreux, poilus, et menaçants

On ne me fera pas croire que c’est une coïncidence. Au moment où le débat sur les retraites fait rage, où le gouvernement s’en tient, malgré la rue, à son projet comptable, une radio « djeune » fait beaucoup parler d’elle à propos de sa campagne d’affichage provocatrice.

Elle n’a pas pu vous échapper. Trois personnages, deux hommes et une femme, sont affublés de vêtements « djeunes », leur corps est « djeune », leur attitude est « djeune », mais tout cela chavire quand on observe le haut : visages ridés, repoussants. « Ne vieillissons pas trop vite » lance un message. Et, en bas, cet autre : « Restons frais. » Comment ? En écoutant la radio qui maintient jeune et qui rajeunit. Ils sont vieux, ils sont moches. Ils n’avaient qu’à écouter les ondes qui sauvent du naufrage.

Le thème n’est pas nouveau. On a bien vu les crèmes « de beauté » devenir « anti-rides » puis « anti-âge ». L’agence « Hémisphère droit », qui a réalisé l’affiche, exploite un filon increvable : la vieillesse, ça fait peur, ça précède la mort, c’est menaçant. La grosse artillerie.

Mais là, on va plus loin. La vieillesse est stigmatisée comme laide et pathologique. Comme évitable si l’on s’en donne les moyens. Ce qu’a dénoncé le maire de Clichy (Hauts-de-Seine), représentant des maires de France au sein du Conseil national des retraités, qui a interdit l’affichage sur sa commune et saisi la Halde (la Haute autorité contre les discriminations).

A noter qu’un des signes les plus haïssables de la décrépitude, ce sont les cheveux longs. Non seulement, les vieux qui n’écoutent pas la radio de jouvence sont dégoûtants, mais ils sont poilus, chevelus, ébouriffés. Le propos n’est évidemment pas anodin et nous rappelle quelque chose : la jeunesse saine est la jeunesse tondue. Celle qui préfère Hair et Woodstock est pervertie et inquiétante. Voilà qui nous donne un coup de jeune, qui nous ramène quarante ans en arrière, qui plaide l’ordre et la conformité, comme au bon vieux temps.

Mais l’intolérable n’est pas là. L’intolérable, c’est de salir l’âge au moment où, précisément, la réflexion inter générationnelle n’a jamais été si pertinente. Brassens, là-dessus, avait écrit une chanson définitive.

Le Télégramme, septembre 2010

 
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