Vin rédempteur Version imprimable Suggérer par mail

Pour la planète

Cela s’appelle un achat d’impulsion. L’autre jour, au rayon vins de mon supermarché, je repère une bouteille portant le label « issu de raisins de l’agriculture biologique ». Un petit Merlot de pays d’Oc, pourquoi pas ? J’achète. L’idée que les grappes originelles ne soient pas enduites de pluies acides ou noyées sous les dérivés de l’usine AZT est fort sympathique.

Je débouche, je renifle. Notes fruitées, robe rubis. Je ne vous en dis pas plus, je vais être obligé d’ajouter que l’abus d’alcool, etc., etc.

Et puis je retourne le flacon pour lire l’argumentaire du distributeur. Je m’attends à découvrir le nom du vigneron, l’emplacement du domaine. Mais non. Voici, texto, ce qui s’offre à mes yeux : « Préserver l’environnement durablement, retrouver un équilibre des écosystèmes, tendre la main aux générations futures, tels sont les enjeux d’aujourd’hui. »

Diable ! Je croyais acquérir 75 centilitres de vin rouge, et je venais de ratifier le protocole de Kyoto. Je retourne à ma lecture : « En garantissant l’expression du fruit de chaque cépage, nous luttons contre le réchauffement climatique. » Sur le vin proprement dit, rien, moins que rien.

Comprenez-moi bien. La préservation de l’environnement, je suis pour. Je ne manque pas une émission de Nicolas Hulot, je porte mes flacons vides au conteneur vert, et en mer, je ne jette nullement mes boîtes de pâté Hénaff par-dessus bord.

Mais jusqu’à présent, je n’avais jamais imaginé que boire une bouteille de Merlot, fût-ce de Merlot fabriqué avec des raisins sains, était un geste militant. Plus encore, je n’avais jamais imaginé que le premier argument de vente d’une bouteille de Merlot ne fût pas son goût, son parfum, sa chaleur en bouche, mais l’état dans lequel je laisserai la terre aux petits-enfants de mes petits-enfants.

Ivre de politiquement correct, je me suis accordé une rasade, puis une autre. Je me sentais utile et généreux, je prenais un bain de vertu.

J’ai alors coupé la télévision où la présentatrice de la météo me rappelait d’éteindre les lumières « pour la planète ». Je suis monté dans ma voiture à moteur hybride que j’ai achetée « pour la planète ». Je suis descendu au port, quai de la douane, rejoindre mes vieux camarades de pub, heureux de leur porter la bonne nouvelle : j’ai trouvé du « pif », comme on dit à Brest, qu’il faut déguster « pour la planète ». Et j’ai la fierté d’écrire que nous avons milité jusque fort tard dans la nuit.
Le Télégramme, décembre 2007

 
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