Vive l'ortografe! Version imprimable Suggérer par mail

Imbécile imbécillité

La vie d’éditeur n’est pas un long fleuve tranquille et, au cours de ma carrière, j’en ai vu des vertes et des pas mûres. Mais le sommet fut atteint voilà quinze ans lorsque j’ai publié un court et modeste ouvrage conçu par des linguistes et des instituteurs. Ils estimaient que l’orthographe française, arbitrairement figée au XIXe siècle, comportait d’inutiles aberrations, se transformait en casse-tête sans rime ni raison, et proposaient de la dépoussiérer, de la rénover, de rendre à la langue sa fluidité naturelle. Accessoirement, il s’agissait de réconcilier les Français avec le français, et de dispenser les jeunes élèves d’acrobaties stupides qu’évitent la plupart de leurs collègues étrangers.

Nous avons présenté le livre au lycée Fénelon, à Paris, lycée « littéraire » s’il en est. Toutes les télévisions étaient là, toutes les radios, tous les journaux. Et une polémique effroyable, irrationnelle, pathologique a déferlé sur les auteurs. On leur expliqua qu’ils voulaient abaisser le niveau. Que le culte de l’exception est le premier degré de la connaissance. Que ces choses-là ne se discutent pas parce qu’elles ne se discutent pas. Que l’orthographe est une histoire d’amour. Et ainsi de suite. Inutile de fournir des arguments. Inutile de faire valoir l’intérêt de la grammaire, de l’apprentissage. La tripe était souveraine.

J’observe que François de Closets, qui vient de réveiller le monstre avec son livre Zéro faute, suscite exactement les mêmes délires et les mêmes passions. Confusion des genres (l’orthographe n’est nullement l’étalon du niveau intellectuel), inculture historique (Rousseau ou Diderot, sans parler de Montaigne, écrivaient de manière très libre), mépris pédagogique (les ratiocinations franchouillardes affaiblissent nos rejetons qui ne peuvent consacrer cette énergie à d’autres causes, plus enrichissantes). Les appels au bon sens sont vains. Les constats de réalité (de fait, une ample partie de la population s’assoit dessus) ne servent à rien. La tripe, vous dis-je.

Cauchemar s’écrit sans d à la fin mais placard avec. Et tous deux donnent une verbe analogue. Imbécile ne comporte qu’un l mais imbécillité deux. Chariot n’a qu’un r mais charrette fait la paire. Et les Français lettrés sont fiers de maîtriser ces bizarreries ! Et ils se drapent dans leur distinction éthérée ! On se distingue comme on peut. Pour ma part, j’aime trop ma langue pour me perdre dans ses difformités.
Le Télégramme, septembre 2009

 
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