Pourquoi prendre l’ascenseur ?

Le pouvoir, je ne l’ai jamais voulu, il ne m’a jamais fasciné. Tout au long de ma vie, je l’ai contourné de mon mieux, préférant l’influence à la domination.

Alors, pourquoi un livre sur les gens de pouvoir, sur les décideurs? Pourquoi prendre si_jtais_richel’ascenseur jusqu’au sommet?

D’abord, parce que je suis un curieux professionnel. Hier, alors que je n’ai jamais voulu être

ascenseur

médecin (et que je n’avais guère l’intention, même très secrète, d’être malade), j’ai passé deux ans à observer les cliniciens travaillant à l’hôpital – salle d’opération durant trois mois, SAMU, service de réanimation, etc. Parce que je voulais approcher la réalité de la mort. Eh bien, avec « Ceux d’en haut », j’ai voulu approcher la réalité du commandement, de la décision, de la richesse, de la compétition, de la solitude, exactement dans le même état d’esprit. Je ne voulais pas observer mes interlocuteurs, je ne voulais pas en faire la sociologie : je voulais entendre de leur bouche ce qu’ils estimaient être de leur pouvoir, et la manière dont ils légitimaient ce dernier.
expansion Ensuite, j’en avais marre des discours à la Mélenchon, des discours tout prêts, tout cuits, où l’affaire est bordée sans examen, où l’on connaît la réponse avant d’avoir posé la question. Je suis assurément un homme de gauche, partisan du partage, de la répartition, de la protection sociale, du rôle régulateur de l’Etat et de l’initiative des acteurs sociaux. Mais justement, les slogans à l’emporte-pièce, ça commence à bien faire, ça suffit. En période de crise aigüe, de doute et de souffrance, ce n’est pas de mots d’ordre dont nous avons besoin, c’est de réflexion et de projet. Les dirigeants ne forment pas un tout homogène, ils ne parlent pas d’une seule voix, ils n’expriment pas les mêmes intérêts – même s’ils ont leurs actionnaires sur le dos. Et leurs marges de manœuvre méritent d’être appréciées. Voilà ce que je suis allé chercher.

Je ne me suis pas porté vers les gestionnaires américains de fonds de pension cyniques, ni edfvers Mittal. J’ai cherché des interlocuteurs intelligents qui se posent des questions (assurément, ce n’est pas représentatif de la totalité du milieu, mais c’est autrement stimulant). Pour ce faire, j’ai systématiquement et patiemment contourné les services de presse ou de communication. Je souhaitais des conversations longues et personnelles. Ce qu’elle m’ont enseigné, c’est que le formatage d’origine (les grandes écoles), la confusion fréquente entre carrières politiques et métiers industriels, n’interdisent pas des opinions différentes voire divergentes sur le social, l’Europe, la mondialisation.

Au cours de ce voyage, j’ai été choqué, violemment, par l’argent mesure de toutes choses, par une perception du réel atrophiée – les grands patrons de multinationales disent à la fois qu’ils sont dans le réel, qu’ils incarnent la réalité, qu’ils en possèdent quasiment l’exclusivité, et qu’ils évoluent dans une bulle, dans un univers où les bruits de la vie sont amortis et différés. J’ai été intéressé par ceux d’entre eux qui parlent d’une « empreinte sociale » de l’entreprise, comptable des gens qu’elle emploie, de la société qu’elle modifie, de l’écologie qu’elle transforme. Nous sommes loin, alors, des grands marques qui s’abritent derrière les sous-traitants pour exploiter les ateliers de Dacca.

In fine, ce sur quoi je m’interroge, c’est sur la nature de l’actionnariat. Que les actionnaires qui investissent attendent un retour sur investissement, soit. Mais 1/ nous ne sommes plus dans la folie de Reagan-Thatcher, dans la quête effrénée des dividendes à deux chiffres, et 2/ l’actionnaire, selon moi, n’est qu’une partie prenante dans la vie de l’entreprise, à côté d’autres : le salariat, les fournisseurs, les clients, les sous-traitants. Réduire dollarsl’entreprise aux porteurs de parts, de capital, est une aberration dont nous avons mesuré les conséquences.

Techniquement, j’ai voulu que ce livre fût exempt de guillemets, que le « copier-coller » en fût absent. J’ai voulu intégrer la parole de Ceux d’en haut au mouvement de mon écriture. De plus en plus, j’aime les livres (romans ou essais) qui laissent au lecteur la liberté de penser, de juger, de conclure. Je me méfie des essayistes qui, tels Alain Minc ou Jacques Attali, expliquent tout sur tout, veulent avoir le dernier mot, boucler le dossier en étant plus brillant que l’humanité entière…

Et, après ça, j’ai repris l’ascenseur. Vers le bas. D’où je suis, où je suis, et que j’aime.

Besoin de province

A propos de « Toute la mer va vers la ville »

gargouilleVoilà un livre que je porte, dans ma tête, depuis des années.
D’abord dire que je suis provincial. Heureux de l’être, heureux d’avoir précocement échappé au mirage d’occuper le centre du monde. Mais plutôt malheureux de ne rien lire de contemporain à ce sujet.Comment peut-on être Breton ?Le Cheval d’orgueil, ce sont des livres phares, des étapes. Mais le premier est trop revanchard et le deuxième trop réactionnaire. Ma province, mon sentiment provincial se sont construits après, sur d’autres bases. Et je crois qu’en cela, je suis proche de beaucoup d’autres, Bretons ou pas, Alsaciens, Corses, Normands, Boliviens ou Malais. Ceux des marches, ceux des franges, ceux d’à gare_sbcôté.

Dire ensuite que je ne suis pas obsédé par la condition provinciale, par la protestation contre Paris, par la révolte des « colonisés » – comme au temps du Joint Français. C’était légitime et puissant dans les années 70. Mais la décentralisation, la déconcentration ont rétabli la balance. Et il faut être un jacobin endurci pour ne pas voir que notre société, de fait, est polycentrique. Que la menace pesant sur nos « capitales régionales » est de se transformer en « petit Paris ». Et que l’égotisme des politiciens « nationaux » est affligeant, naïf, balourd.

Dire enfin combien ça me plaît d’être entre deux mondes. A Paris, j’ai besoin de mer, besoin de mon Trégor. Et dans ma maison, face aux vagues, j’ai besoin de ville, de la fantaisie de la ville, de l’anonymat de la ville, du génie de la ville, de son désordre, de sa misère. Total : ça me plaît beaucoup, moi, d’être constamment entre deux. Ça me convient, ces navettes incessantes, ces désirs contradictoires et perpétuellement inassouvis. Hier, être provincial, c’était être cantonné dans son trou. Je soutiens que c’était hier. Et qu’aujourd’hui, c’est une école de l’ouverture, du voyage, du désir d’ailleurs.

Comment raconter tout ça ? Je n’avais pas l’intention de commettre un essai. J’ai fini par trouver le biais de l’autobiographie.politique_hebdo Une des magies de la littérature, après tout, est de faire de l’universel avec du particulier. Mais la lecture de nombreux ouvrages autobiographiques m’avait échaudé. Trop de narcissisme, trop de complaisance dans les détails, trop d’attendrissement sur les narrations d’enfance et de jeunesse. J’ai tenté d’éviter ce travers, de me servir de ma propre expérience comme d’un fil conducteur générationnel. J’ai tâché de faire simple, d’avoir moins d’afféteries que dans Le Vent du plaisir. Vous me direz si j’y suis parvenu.

La leçon de l’histoire, c’est que je revendique mes attaches, pas mes racines. Je ne suis pas prisonnier de mon parcours, de ma mémoire, des miens, de ma terre. Les attaches, ce sont juste les liens de l’amour, souples mais forts, qu’on noue et qu’on dénoue, qu’on n’oublie jamais mais qui ne vous assignent guère.

PS D’où me vient cet étrange titre? A l’école primaire, (je raconte combien elle me paraissait détestable), nous apprenions un poème de Verhaerendont c’était le refrain. Il évoquait la révolution industrielle, la vie portuaire, les cargos montant à l’assaut des ports. Et j’aimais ce refrain, j’aimais l’idée qu’on regarde la terre, la ville, depuis la mer…